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« Plus personne ne prend la diplomatie au sérieux »

Entretien

Cet entretien a été réalisé avant la reddition des quartiers est d’Alep.

Les rebelles d’Alep s’opposent au régime de Bachar Al-Assad. Pouvez-vous nous éclairer sur les différents courants qui se rangent sous cette appellation ?

On peut distinguer trois forces. D’abord, l’Armée syrienne libre (ASL). Dans les faits, ce n’est pas une armée centralisée, elle ne dispose pas d’un commandement unique reconnu. L’ASL, c’est le peuple en armes. N’importe quel groupe armé, dans un quartier ou dans un village, peut se revendiquer d’elle sans être affilié, sans recevoir d’armes. Elle souffre de ne pas avoir de chef visible, de discours politique commun, mais elle représente la majorité des rebelles parmi lesquels on trouve des laïcs et des modérés. À l’occasion d’un combat, elle peut regrouper l’ensemble des hommes de différents villages.

Ensuite, il y a des rebelles islamistes, salafistes, qui ont un agenda syrien. Ils sont syriens, impliqués au niveau national, visibles et tiennent un discours politique. Je pense à Ahrar Al-Cham, par exemple. C’est l’un des groupes les plus puissants. Ils sont pragmatiques et ont déjà participé à des négociations au niveau international. Ils étaient soutenus par la Turquie et ils le sont toujours par le Qatar.

Enfin, il y a des groupes djihadistes comme Jabhat Al-Nosra, qui était affilié à Al-Qaïda jusqu’à cet été. Aujourd’hui, ils ont pris le nom de Jabhat Fatah Al-Cham et sont dans une logique de djihad international. Mais contrairement à l’État islamique contre lequel ils ont lutté, ils prennent en compte la réalité locale. Ils n’appliquent pas systématiquement la charia, ils n’attaquent pas les autres rebelles. Ils luttent contre le régime syrien et sont particulièrement efficaces et courageux dans les combats. Pour l’essentiel, ce sont des Syriens, avec quelques étrangers au niveau du commandement.

Quand le siège d’Alep a-t-il commencé ?

La bataille d’Alep a commencé en 2012 et la partie est de la ville est assez vite tombée aux mains des rebelles. Ce sont des secteurs d’habitations populaires. On y retrouve beaucoup de personnes qui ont quitté la campagne depuis peu. Par opposition, les quartiers ouest sont des quartiers bourgeois. Le réseau sécuritaire du régime syrien y est plus dense. Cette partie de la ville reste sous la domination de Damas. En 2013, le rapport de force est favorable aux rebelles. Durant ces deux premières années, l’armée de Bachar Al-Assad a globalement tendance à reculer. Et les forces de l’État islamique elles-mêmes faiblissent après avoir tenté de prendre le dessus.

Comment expliquez-vous cela ?

L’État islamique est perçu comme une force contre-révolutionnaire. Il combat en premier lieu les forces rebelles et comprend de nombreux combattants étrangers. C’est la raison pour laquelle, en janvier 2014, les forces rebelles parviennent à prendre le dessus et à expulser l’État islamique d’Alep. C’est l’une des plus grosses défaites de cette organisation. En deux semaines, un nombre considérable de djihadistes ont été tués. On a parlé de 1 000 à 2 000 morts. C’est un moment décisif car les rebelles d’Alep apparaissent alors comme la force antiterroriste la plus efficace. Leur légitimité locale est réelle, leur implantation aussi. Les rebelles sont présents dans toute la province d’Idlib, dans une partie de Hama, d’Alep et de sa province.

Comment réagit le régime de Bachar Al-Assad ?

À partir de 2014 et davantage encore en 2015, on assiste à un retournement de situation. Le régime syrien est sauvé par l’intervention de l’armée russe, notamment son aviation, et par les milices iraniennes et du Hezbollah libanais. La puissance de feu de Damas est décuplée. L’intensité des bombardements aériens augmente très fortement. Les hôpitaux, les écoles, les mosquées, les boulangeries… tous les lieux où les gens se rassemblent sont visés de manière à faire fuir les populations. Soit vers les zones tenues par le régime, soit vers la Turquie. Il s’agit de détruire toute possibilité de gouvernance alternative. Ce qui m’avait surpris, lors d’un voyage en 2013, c’était justement la capacité de la rébellion à s’organiser : elle témoignait d’une maturité politique étonnante. J’avais observé le rétablissement d’une certaine sécurité, de services publics, de tribunaux, de conseils locaux par quartier. L’opposition veillait à éviter que des milices ne prennent le pouvoir de manière hégémonique.

À partir de quel moment le siège se referme-t-il sur Alep ?

Il a commencé au début de l’été 2016. Il y a eu une trêve au mois de juillet, mais un convoi humanitaire du Croissant-Rouge a été bombardé par la Russie. En août, une tentative de briser le siège par le mouvement Jabhat Fatah Al-Cham a été couronnée de succès. Mais finalement la ville est de nouveau assiégée début septembre, de manière définitive, avec des bombardements continus. Les endroits les plus dangereux sont devenus les hôpitaux !

Connaît-on le nombre de victimes ?

L’opposition assure que 300 000 habitants se trouvent dans les quartiers est. Le régime parle de 30 000 personnes. L’opposition indique que plusieurs milliers de blessés demandent leur évacuation. Sur les chiffres, il est vraiment difficile de se prononcer. Il faut rappeler qu’avant la guerre, ce sont 2 millions d’habitants qui résident à Alep. C’était la capitale économique du pays et la ville syrienne la plus peuplée, si l’on ne tient pas compte de la banlieue de Damas.

Quelle est la spécificité des quartiers est d’Alep ?

Ce sont des quartiers très denses, difficiles à prendre. En réalité, on devrait parler des quartiers sud. Ce sont les quartiers où il y avait le plus de manifestations, le plus de brigades locales. Les rebelles y sont intégrés politiquement et socialement. Ce sont les quartiers les plus défendus. Il s’agit de quelques kilomètres carrés. Il semblerait que les possibilités de se réapprovisionner en armes et en munitions y soient aujourd’hui limitées.

Il faut comprendre que le régime ne pénètre pas dans ces quartiers tant qu’ils ne sont pas entièrement détruits. Il attend que les populations aient complètement évacué la zone. La stratégie du pouvoir consiste à repeupler ultérieurement ces quartiers avec des populations fidèles au régime. C’est ce qui s’est produit au sud de Damas ou dans une partie de Homs. Les « bus verts » sont devenus le symbole de ces déplacements de population. Ces cars publics utilisés par l’armée évacuent les civils ou les combattants, le plus souvent les deux. La question que tout le monde se pose en Syrie, c’est bien : « Quand est-ce que les populations d’Alep vont monter dans les bus verts ? » Ils sont devenus le symbole de la défaite.

Comment cette population arrive-t-elle à tenir ?

On parle du siège d’Alep depuis un an. Les forces rebelles ont eu le temps de se préparer, de stocker des munitions, des vivres et des médicaments. Mais elles ont sans doute été surprises par la puissance des dernières offensives et leur moral est atteint. Deux éléments sont à retenir. La mobilisation de l’armée de Damas a été très massive, avec des troupes étrangères au sol en nombre, des bombardements menés par l’aviation russe. Et sur le plan diplomatique, tout espoir s’est envolé. Plus personne ne prend la diplomatie au sérieux depuis les attaques de convois humanitaires. Enfin, le lâchage de la Turquie est devenu évident pour tout le monde. Elle soutenait les rebelles ; elle ne s’intéresse plus qu’à un seul objectif, combattre le PKK kurde dans le nord de la Syrie, après avoir formé, armé et financé des milliers de rebelles syriens pour combattre le régime de Damas, l’État islamique et le PKK. Il est patent que les priorités de la Turquie ont changé. Pour finir, l’élection de Donald Trump aux États-Unis semble entériner l’abandon de l’opposition syrienne.

Quelle est la situation dans les quartiers ouest ?

C’est relativement calme. Il y a eu des bombardements venant des rebelles, essentiellement des tirs de mortiers assez imprécis. Il y a donc des morts de civils à déplorer mais pas de destructions massives comme celles provoquées par des bombardements aériens. Dans l’ensemble, Alep-Ouest est préservé. Des spots publicitaires ont même été diffusés récemment par le ministère du Tourisme syrien pour inciter à venir à Alep. On y voit des vues aériennes de la ville. C’est bien sûr de la propagande. Personne ne va passer ses vacances à Alep ! Le régime de Bachar Al-Assad veut faire comme si tout allait bien. 

Propos recueillis par LAURENT GREILSAMER

 

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