Grand entretien

« L’identité d’Alep, c’est sa fierté »

Alep est réputée être l’une des plus vieilles villes du monde. À quand remonte sa fondation ?

Des fouilles récentes dans sa citadelle ont permis la découverte d’objets palestiniens datant de 2000 ans avant Jésus-Christ. On a aussi retrouvé, à une soixantaine de kilomètres d’Alep, dans l’ancienne ville d’Ebla, des tablettes d’argile prouvant l’existence d’un vrai gouvernement et d’une bureaucratie à cette époque. Bien qu’elle fût associée à de nombreux empires – assyrien, babylonien, perse, hellénistique, romain, parthe –, la ville n’a, à aucun moment, cessé d’être habitée.

À quand remonte son âge d’or ?

Elle en connut un premier sous la dynastie des Hamdanides (890-1004), à l’époque du célèbre poète chiite Al-Mutanabbi. Mais sa véritable explosion remonte à 1516, au moment de la conquête de la Syrie par les Ottomans. Au XVIe siècle, grâce à sa position géographique, Alep devient l’un des centres du réseau de commerce international qui s’étend de Budapest au Yémen. En 1550, le diplomate français Jacques Gassot écrit à son propos : « Elle est fort marchande et plus que Constantinople ou autre ville du Levant. »

Effectivement, toutes les routes passent par Alep : celles de la soie, du Caucase, ou encore du pèlerinage à La Mecque. Les voyageurs sont nombreux à s’y arrêter, comme les Portugais en route pour Goa et les Anglais qui rentrent des Indes. Alep a l’avantage d’être située entre les déserts, l’Euphrate et la Méditerranée. C’est un entrepôt naturel.

Quelle était son influence sur la région et sur le reste du monde ?

Alep était une capitale de province dont l’influence était principalement économique. Mais après le XIXe siècle, elle est devenue un centre de modernisation, notamment grâce à ses écoles : le Aleppo College, dirigé par des missionnaires américains, l’université d’Alep, et de nombreux établissements francophones. Des intellectuels syriens y dirigeaient des journaux. On y trouvait aussi des hôpitaux modernes, dont quelques-uns étaient tenus par des Arméniens. Malade, Mustafa Kemal [futur Atatürk], qui commandait alors dans la ville, a passé la fin de la Première Guerre mondiale dans l’un d’entre eux.

Quelles relations la France et Alep entretenaient-elles ?

Après la défaite de Pavie en 1525, la mère de François Ier a adressé une lettre à Soliman le Magnifique. De ce jour à l’invasion de l’Égypte par Bonaparte, une alliance a existé entre la France et l’Empire ottoman. C’est l’un des très rares points fixes de la diplomatie européenne. Ce rapport fascinant va contre toutes les idées reçues. Il a résisté aux querelles, même lorsque les Barbaresques d’Alger et de Tunis se sont emparés des navires français, que les chevaliers de Malte, soutenus par la France, ont pris des navires musulmans, ou que Louis XIV a bombardé Alger.

Ces liens étaient particulièrement perceptibles à Alep. Dès 1560, les consuls de France se sont succédé sans interruption dans la ville. Ils étaient souvent pris à partie dans les querelles locales. Certains ont beaucoup écrit, comme le chevalier d’Arvieux, consul entre 1679 et 1686, qui a merveilleusement décrit son expérience dans ses mémoires. Quand il retournait à Versailles entre deux missions, il faisait rire Louis XIV et Mme de Montespan avec ses récits de mœurs ottomanes. Il est l’une des sources d’inspiration des scènes turques du Bourgeois gentilhomme de Molière.

Ces liens ont-ils résisté au temps ?

Oui. En 1830, des voyageurs anglais disaient que le français avait remplacé l’italien ou la lingua franca comme moyen de communication. À Alep, parce qu’il y avait de bonnes écoles et que la ville était riche, une partie de l’élite parlait et écrivait le français, langue des sciences et du progrès. Des expressions comme « bonjour », « au revoir » et « pardonnez-moi » étaient employées dans des conversations en arabe. Elvire, le prénom d’une héroïne de Lamartine, était souvent donné aux petites filles. Ce lien culturel a perduré jusqu’à aujourd’hui.

Alep a-t-elle toujours été plus tournée vers l’Europe que vers l’Est ?

Elle penchait vers l’Ouest sous les empires romain et hellénistique, vers Bagdad sous le califat abbasside, vers Damas sous le califat omeyyade, et vers Istanbul sous l’Empire ottoman. Beaucoup d’Alépins sont partis s’installer à Istanbul d’ailleurs. Ils y ont fondé le premier café de la ville au milieu du xvie siècle, et la première salle d’opéra au XIXe siècle. Ils ont toujours eu l’esprit aventureux. C’étaient des marchands.

Qui étaient les Alépins ?

Bien qu’il n’existe pas de chiffres précis, on estime que la population d’Alep était composée d’environ 100 000 habitants sous l’Empire ottoman. C’était une ville très cosmopolite. Elle comptait plus de 70 % de musulmans, sunnites, kurdes irakiens, indiens de passage ; entre 10 et 20 % de chrétiens, et 5 % de juifs. La communauté juive d’Alep était l’une des plus anciennes et des plus importantes. Elle gardait le Codex d’Alep, aujourd’hui au musée d’Israël à Jérusalem, le manuscrit le plus ancien de la Torah. Les Alépins vivaient en paix. Il n’y eut qu’une seule querelle sanglante entre chrétiens et musulmans, en 1850.

Comment cette cohabitation a-t-elle été rendue possible ?

Le gouvernement ottoman était très pragmatique. D’après le texte d’un voyageur allemand, Soliman le Magnifique disait qu’il voulait que son empire ressemble à un bouquet de fleurs, dans lequel chaque religion représenterait une couleur différente. Selon lui, c’était sa force. À Alep, on a fait construire des églises bien que la charia l’interdise. Il y avait même une certaine porosité entre les communautés. Il arrivait à des chrétiens de porter leurs affaires de justice devant des cours islamiques, car celles-ci étaient meilleures et plus rapides. Il faut aussi rappeler que, contrairement à Damas où se trouve le tombeau des membres de la famille du Prophète, Alep n’a jamais été une ville de lieux saints. Elle était essentiellement commerçante. Et un proverbe d’Alep dit : « Si vous faites des affaires avec un chien, appelez-le Monsieur. »

Sur quoi reposait l’identité d’Alep ?

L’identité d’Alep, c’était sa musique et les arômes de sa cuisine. C’était le kebab aux truffes du désert, les boulettes de kebbeh aux abricots et aux coings. Alep, c’était aussi la capitale de la « pistachiomanie » : poulet, kebab, gâteaux aux pistaches ! Mais ce qui définissait l’identité de ses habitants, c’était surtout leur fierté. Quelle que soit leur religion, les Alépins étaient fiers de leur ville et de sa réussite. Par leur histoire, ils se sentaient supérieurs à leurs voisins. À la chute de l’Empire ottoman, ils ont eu du mal à digérer le fait que Damas devienne la capitale de la Syrie.

En 1987, l’écrivain Charles Glass comparait Alep à une actrice sur le retour. Quand la ville commença-t-elle à décliner ?

Elle entame son déclin après la chute de l’Empire ottoman. Les nouvelles frontières, situées à cinquante kilomètres de la ville, la coupent de ses marchés, de Mossoul, la grande ville de l’Irak du Nord avec laquelle elle avait tant de liens, de Gaziantep, située en Turquie, et de bien d’autres villes. À Alep, plus qu’ailleurs en Syrie, naît alors une nostalgie de l’Empire ottoman. On y était moins anti-ottoman que dans d’autres villes arabes comme Damas.

Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Alépins quittent leur ville. Pour quelle raison ?

À la création de l’État d’Israël, beaucoup de Juifs quittent Alep. Les coups d’État répétés et le début des nationalisations, dans les années 1960, font aussi fuir la grande bourgeoisie. Le régime des Assad, qui s’établit à partir de 1970, ne plaît pas à tout le monde. Les Alépins se dispersent un peu partout : Paris, Londres, Montréal, Beyrouth… On dit qu’aujourd’hui, dans certains quartiers de New York, les Alépins se marient encore entre eux. Claudia Roden, auteur dont la famille a quitté Alep il y a un siècle, raconte qu’elle a reçu des coups de téléphone des quatre coins du monde de la part de Juifs originaires d’Alep qui voulaient épouser ses filles.

Existe-t-il un lien entre Alep et la famille Assad ?

Hafez Al-Assad, le père de Bachar, n’aimait pas Alep. En 1979, des moudjahidine avaient tué plusieurs dizaines d’élèves-officiers alaouites d’une école militaire d’Alep dans un attentat. Les romans terrifiants de Khaled Khalifa racontent la vie à cette époque. Bachar avait moins de raisons de bouder cette ville. Il l’a visitée plusieurs fois. Au début des années 2000, il avait même relancé son économie en favorisant la libéralisation pour attirer des fonds étrangers. Les hommes d’affaires syriens installés hors du pays avaient recommencé à investir à Alep et à y construire des usines.

Dans les années 2000, que restait-il à Alep de son passé glorieux ?

Les vieilles maisons étaient les merveilles de la ville. Elles témoignaient, mieux que des documents, de sa richesse marchande. La plupart se situaient dans le quartier de Jdeideh (« la Nouvelle »). On ne les voyait pas de la rue. On entrait dans une ruelle qui donnait sur une cour entourée de pièces magnifiques, dans lesquelles le propriétaire recevait ses invités ou donnait des concerts.

De nombreuses demeures devenues écoles ou musées, comme la maison Gazaleh, ont été pillées au cours de la guerre civile. Il y avait aussi le souk et ses six mille boutiques, dans lequel j’adorais me promener lorsque j’étais à Alep.

Comment la ville est-elle passée de la tolérance au terrorisme ?

Il s’agit d’une combinaison de facteurs : les crises internes qui minent l’ensemble du monde islamique, l’immobilisme du gouvernement Assad, l’influence du printemps arabe, mais aussi la désertification des campagnes. C’est aussi en partie à cause des grands barrages de Turquie qui empêchent l’Euphrate d’arriver facilement jusque dans les campagnes syriennes, notamment autour d’Alep.

L’esprit d’Alep existe-t-il toujours ?

Il survit aujourd’hui dans les quartiers de grandes villes comme New York, Londres, São Paulo ou Jérusalem où ont émigré nombre de ses habitants. Il existe encore un peu dans les quartiers contrôlés par le régime syrien, bien qu’il soit difficile d’avoir des renseignements fiables. Dans le travail des casques blancs, de Médecins du monde et de Syria Relief. Mais que va-t-il se passer si Alep se retrouve de nouveau sous le joug d’un gouvernement qui n’a pas évolué ? Quels seront, après une guerre civile, les liens entre des habitants de quartiers, de classes et de religions différents ? La Syrie est bien plus divisée qu’elle ne l’était avant la prise de pouvoir des Assad. J’entends déjà des horreurs prononcées par des chrétiens à propos de musulmans et vice versa. La guerre a alimenté la haine, car le sang appelle le sang.   

Propos recueillis à Londres par MANON PAULIC

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