Récit

J’écris pour vous

À Alep, le 9 décembre 2016, 

Dans les textes qui suivent, je continue de prêter ma voix à la tragédie des Syriens. J’en ai écrit d’autres encore, que j’aimerais pouvoir rassembler un jour sous le titre : Loin de la guerre. J’avais cet espoir de pouvoir bientôt écrire d’autres choses, mais hélas il faut continuer à témoigner de la guerre, quand bien même cette écriture est si douloureuse pour moi. 

Portrait. Tout au début de la guerre, j’ai cessé de lire des romans ou des poésies portant sur ce thème. Pour moi, la guerre était une terrible réalité quotidienne. Les fantaisies d’écrivains sur les guerres d’autres pays ne m’apportaient rien. Pourtant, après cinq années, je me suis senti peu à peu attiré par ces livres. C’est du moins ce que je me suis dit en regardant la pile qui trônait sur ma table. Je ne sais pas d’où m’était venue l’idée de les compter. Il y en avait neuf, pêle-mêle des romans, des nouvelles et de la poésie. Tous parlaient de la guerre. J’en ai choisi un. À l’ouest rien de nouveau, de l’Allemand Erich Maria Remarque. Je l’ai ouvert, je l’ai feuilleté jusqu’à la fin et là, sur la dernière page, sous la dernière ligne, à côté des notes que je prends habituellement après avoir lu un livre, j’ai découvert quelques mots tracés d’une petite écriture à l’encre verte. J’ai reconnu cette écriture et un soupir plein de tristesse m’a échappé. Comme les années passent ! Et j’ai pensé à la main et aux doigts qui avaient tracé ces mots dans lesquels se cachait toute la vie avec tous ses secrets : « Je t’aime. » J’ai fermé les yeux sur l’image d’un visage rond, d’une bouche fraîche comme une rose s’ouvrant sur des perles blanches, de deux yeux bleus, de ses cheveux épais, d’un nez, d’un menton.

La rue. Un matin, tôt, je me suis réveillé après une nuit passée presque sans dormir. Chaque fois que je fermais les yeux, le bruit d’une bombe ou d’un avion venait m’arracher au sommeil. Je me suis rendu dans mon bureau et j’ai essayé de lire mais je n’arrivais pas à me concentrer. Alors je suis sorti sur le balcon pour regarder la rue, appuyé contre la rambarde de fer. La lumière d’avril inondait les derniers arbres en place. Les autres avaient été abattus par les habitants pour servir de bois de chauffage. Au bout de la rue, j’ai vu une guérite et des soldats qui prenaient le soleil. Encore plus loin, j’apercevais l’hôpital transformé en champ de ruines dès les premiers jours de la guerre. À l’autre extrémité de la rue, un vieil homme est apparu, lançant péniblement sa béquille devant lui à chaque pas. J’ai tourné mon visage vers le ciel. C’était un ciel bleu clair où flottaient quelques rares nuages, dont l’un ressemblait à un agneau. J’ai souri et mon regard est redescendu vers le sol, la rue, pour s’arrêter sur le cratère béant, aux arêtes vives, laissé par un missile l’an passé. Le spectacle de la rue n’offrait rien de neuf, hormis ce vieil homme qui se trouvait à présent si proche que j’ai pu distinguer nettement les traits de son visage. La surprise m’a saisi ; il ressemblait tellement à mon père qu’un instant j’ai pu croire que c’était lui. Avec précaution, il poussait toujours sa béquille devant lui. Plus il s’approchait du cratère, plus mon inquiétude grandissait. Moi, chaque fois que je sortais de la maison, j’évitais cette plaie dans le sol, je m’éloignais aussi vite que possible d’elle et des souvenirs douloureux qu’elle rappelait à tous les habitants de notre bâtiment. Arrivé tout près du cratère, le vieillard s’est arrêté. Puis il l’a contourné et a poursuivi son chemin, murmurant des mots que je n’ai pas pu saisir. Quand sa silhouette a disparu au loin, je suis revenu à mon bureau, convaincu que j’allais écrire sur cet homme qui ressemblait tant à mon père.

Alep. Avant de quitter la table, les derniers mots que j’ai lus sur l’écran du téléviseur étaient : « Attention, ce récit comporte des scènes qui peuvent choquer la sensibilité des téléspectateurs. » Puis comme je me levais et me retrouvais face à mon miroir, j’ai vu dans celui-ci un autre miroir accroché à un mur encore debout. Un mur qui ne s’était pas encore effondré malgré ses fissures et ses blessures. Et Nada, une fillette de notre quartier, est apparue. Nada, je l’avais vue tant de fois s’esquivant tel un oiseau vers l’école, des rubans de soie dans ses cheveux. Là, je l’ai vue sortir des ruines de sa maison, se débarrasser des gravats et de la poussière, chasser un éclat de béton de son épaule droite. Après quoi elle a arrangé ses vêtements déchirés pour couvrir sa nudité. Avec peine, elle a extrait des débris de sa maison sa jambe cassée et déformée. Puis elle a boitillé jusqu’au miroir accroché au mur qui ne s’était pas encore effondré et s’est arrêtée devant. Avec ses petites mains, Nada s’est efforcée de redresser sa jambe tordue et de la rendre aussi droite que l’autre pour trouver une position plus confortable. Soudain, la voix aiguë de sa mère a traversé les décombres de la cuisine, lui disant d’éteindre sous la cafetière. En même temps, son frère, sous les murs de la salle de séjour, suppliait à qui pouvait l’entendre de lui venir en aide, vite. Mais après une explosion dans le bâtiment voisin, sa voix s’est tue. Quant au père, il se tenait derrière Nada, le regard fixé sur son dos, mécontent de la voir se pavaner ainsi devant son miroir au lieu de venir l’aider à remettre sa tête en place sur ses épaules. Avec un soupir, Nada a contemplé son visage dans le miroir. Comme il avait changé. De sa petite main, elle a effacé la poussière de la glace, a essuyé le sang de son visage et elle a découvert combien ses traits, d’une manière ou d’une autre, s’étaient brouillés. Elle a regardé son nez gauchi, sa lèvre inférieure manquante, sa mâchoire brisée qui pendait, la cavité vide et ensanglantée de l’œil, les plaies béantes… Choqué, j’ai repris ma place derrière mon bureau. J’avais besoin de silence, juste de silence. 

Traduit de l’arabe (Syrie) par JAN HENRIK SWAHN © Le Serpent à plumes, 2016

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