On peut s’accorder sur le fait qu’un monde utopique verrait la fin des inégalités d’accès à la santé, à l’éducation, au bien-vivre et permettrait à chacun de faire entendre sa voix dans l’espace public. Mais il faut distinguer ce type d’inégalités avec les inégalités dites réelles, qui concernent les revenus et les patrimoines. Le XXe siècle a connu de nombreuses tentatives visant à niveler ce type d’inégalités. Elles se sont souvent soldées par d’énormes catastrophes, comme l’ont montré les révolutions soviétique et chinoise. 

Une utopie peut-elle viser la suppression totale des inégalités de revenus et de patrimoines ? Pas forcément. Le point de départ de la réflexion est peut-être d’accepter qu’un niveau d’inégalité subsistera, l’enjeu étant de savoir où on arrête le curseur. Une chose paraît certaine : l’utopie d’accès égalitaire à la santé, à l’éducation ou à la représentation politique suppose au préalable un niveau important d’égalités réelles. On ne peut les déconnecter. Voyez les États-Unis : la corrélation est très forte entre le niveau de revenu des parents et la probabilité que leurs enfants ont d’accéder à l’enseignement supérieur. Dans une société qui se rêve méritocratique, c’est fâcheux. 

Quelles seraient les mesures indispensables pour atteindre l’utopie d’une justice sociale ? On a en tête les écrits de Marx décrivant une société égalitaire, débarrassée de la dictature du prolétariat. Mais l’auteur du Capital n’a jamais expliqué comment passer de la réalité à l’utopie avec les outils de la réalité. Ce passage n’a pas non plus été décrit par Keynes dans sa Lettre à nos petits enfants en 1930. Keynes évoque lui aussi une société d’abondance où les gens vivent en harmonie et travaillent peu grâce au progrès technologique. Il dit que cette société verra le jour vers 2030 si aucun événement grave ne survient. Il y a eu la guerre… Sa prévision selon laquelle le revenu total augmenterait entre quatre à huit fois s’est réalisée : en 2030, on obtiendra cinq fois le revenu de 1930. Mais pas un mot sur la façon de répartir cette abondance…

Si l’on accepte qu’il restera toujours un certain niveau d’inégalités économiques, on peut et doit faire beaucoup mieux au regard de la situation actuelle. En France, la compression des inégalités – qui étaient extrêmes jusqu’au début du XXe siècle – a été la conséquence cumulée des guerres, des crises économiques mais aussi des politiques publiques avec les nationalisations, le contrôle des rentes ou la progressivité fiscale. On voit aujourd’hui ces inégalités repartir à la hausse, avec les hauts patrimoines et hauts revenus qui progressent beaucoup plus vite que la moyenne. Pour éviter une explosion des inégalités comme aux États-Unis, accroître la progressivité fiscale serait tout à fait pertinent. Mais il faut en même temps augmenter les transferts d’informations en provenance des paradis fiscaux. Quand on voit ce que les États sont prêts à faire pour sécuriser des ressources pétrolières – comme mobiliser des armées de cent mille hommes –, pourquoi ne pas décider des blocus commerciaux à l’encontre des paradis fiscaux qui refusent d’informer ou qui pratiquent des taux d’imposition qui sapent nos finances publiques ? Depuis quatre ans, les Américains ont infligé des amendes record aux banques suisses, et l’impact a été réel. On ne voit guère cette volonté chez nous, Européens. L’évasion représente pourtant chaque année en France a minima 20 milliards d’euros. Je vois une forme d’utopie réaliste à soutenir que lutter véritablement contre l’évasion fiscale devrait être l’une des principales priorités.

Les inégalités se sont aussi accrues « par le bas », avec la faible progression des revenus des classes populaires. Pour lutter contre cela, il faut aussi investir dans l’accès égalitaire à l’éducation. On parle de l’Europe de la connaissance mais, en France, le budget de l’éducation supérieure, rapporté au nombre d’étudiants, a baissé de 10 % en dix ans ! En Bavière, les Allemands ont voulu supprimer l’accès gratuit à l’université. Un référendum a décidé du contraire. Dans les pays nordiques aussi, l’enseignement supérieur est gratuit. 

Si la politique égalitaire d’accès est très puissante, elle ne fait pas tout non plus. L’accès aux emplois bien rémunérés est aussi une condition pour éviter des inégalités fortes dans le monde du travail, comme on l’observe aux États-Unis, en Grande-Bretagne et de plus en plus en Allemagne. Les politiques de salaire minimum sont également importantes pour éviter un tel décrochage. On peut aussi rêver d’une démocratie dans l’entreprise pour mieux répartir les fruits de la production. C’est déjà le cas en Allemagne, les salariés ont 50 % (moins une voix) dans les conseils d’administration et en Suède 30 %. En France, nous en sommes très loin. 

Enfin, la dette publique est souvent utilisée comme argument pour diminuer les services publics, ce qui limite encore davantage la capacité des États à réduire les inégalités. On est dans une situation historique quant à la situation des actifs des États. Dans les années 1970, la valeur des actifs publics nets de dettes représentait environ 70 % du revenu national. À présent, ils sont proches de 0 %. Dans ce contexte, on parle de vendre le groupe Aéroport de Paris environ 7 milliards d’euros, alors qu’on vient de faire un cadeau équivalent aux plus riches avec la nouvelle fiscalité des revenus du capital et la suppression de l’ISF sur les actifs financiers. Un paradoxe.

Comment les États peuvent-ils alors retrouver des marges de manœuvre ? Une contribution spéciale des hauts patrimoines pour financer cet effort serait opportune, tout comme une conférence européenne pour rééchelonner ou annuler une partie des dettes publiques. Cela peut paraître utopique, mais ça l’est beaucoup moins au regard du passé. Les Allemands sont les plus hostiles à la renégociation de la dette. C’est pourtant eux qui en ont le plus bénéficié après la guerre. Ces mesures d’allègement, loin de plonger l’Europe dans une situation catastrophique, lui ont permis de retrouver la prospérité et de connaître les Trente glorieuses. C’est une leçon pour l’avenir. 

Conversation avec ÉRIC FOTTORINO

 

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