Nous fêtons le cinquantième anniversaire de Mai 68, dont vous citez dans votre ouvrage l’un des slogans : « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! » Est-ce le dernier moment de notre histoire récente à avoir fait la part belle à l’utopie ?

Non, je ne pense pas. On a pu observer, au cours des trente dernières années, beaucoup d’utopies devenir réalité. Pensez au mariage homosexuel, par exemple : il n’y a encore pas si longtemps, il aurait été vu comme une horrible attaque contre la civilisation. Aujourd’hui, on le considère comme un progrès dans de nombreux pays du monde. C’est ce processus qui me fascine : comment une idée qui fut un temps jugée folle ou ridicule devient une idée de sens commun ? En réalité, notre problème aujourd’hui n’est pas tant le monde dans lequel nous vivons – à bien des égards, il ressemble au pays de Cocagne dont rêvaient nos ancêtres. Non, notre problème est que nous ne savons pas où aller à l’avenir. Nous n’avons plus d’utopies pour nous porter. Et il y a d’ailleurs beaucoup d’intellectuels qui jugent qu’une pensée utopiste est dangereuse, qu’il ne faut plus s’y engager. Car les utopies du passé ont mené à des expériences désastreuses.

Ont-ils tort de le penser ?

Je crois qu’il faut distinguer deux formes de pensée utopique. La première, c’est celle qu’on ne connaît que trop bien, le communisme, le fascisme, des utopies associées aux pires atrocités que le XXe siècle ait connu. J’appelle cela « l’utopie planifiée », qui consiste à esquisser en pensée la société parfaite, puis à la mettre en application. Et tant pis pour celui qui n’est pas d’accord avec vous, vous pouvez toujours lui couper la tête ! Beaucoup de grands penseurs, de Karl Popper à Hannah Arendt, ont été de virulents critiques de ce genre d’utopies, et je ne peux qu’aller dans leur sens. Mais je crois qu’on a aussi perdu quelque chose en route, car il existe une autre forme de pensée utopique, plus modeste celle-là, qui juge, selon la formule d’Oscar Wilde, que « le progrès n’est que l’accomplissement des utopies ». Il faut toujours partir d’une idée un peu folle, mais le moyen pour

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