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Le pouvoir des (bons) mots

Dans un univers volontiers réputé pour sa dureté, l’humour est paradoxalement une dimension essentielle de l’art de gouverner. De Clemenceau à Macron, en passant par de Gaulle, Mitterrand, Chirac ou François Hollande, la capacité à distiller traits d’esprit, bons mots et autres saillies drolatiques a toujours fait partie de la panoplie indispensable du dirigeant politique. Rire des autres – souvent – ou de soi – plus rarement – est considéré comme un signe de vitalité, voire un instrument politique moins anodin qu’il n’y paraît. 

Un bon mot peut servir à désarmer un adversaire, à se sortir d’une situation embarrassante ou à afficher une ambition, tout en mettant les rieurs de son côté. Plus encore, la capacité à rire et faire rire, et la manière de le faire, sont autant de marqueurs d’un style politique. Clemenceau affectionnait l’humour noir et les formules assassines, de Gaulle avait le trait militaire, Mitterrand était passé maître dans l’ironie grinçante, Chirac dans l’humour franchouillard et Hollande dans la petite phrase. Valéry Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy, à rebours, ont pâti d’une mauvaise réputation dans ce domaine. Les premiers pas d’Emmanuel Macron sur le terrain de l’humour, de sa plaisanterie douteuse sur les kwassa-kwassa à sa blague sur la climatisation de l’université d’Ouagadougou, ne se sont pas révélés très concluants. Gageons qu’il passera le reste du quinquennat à tenter de s’améliorer. 

Au-delà de leurs vertus ponctuelles, les bons mots nous informent sur notre vie politique et son évolution. Sur son rapport à la violence d’abord. La forme d’humour la plus répandue demeure sans conteste la phrase assassine. La « petite phrase » nourrit le système médiatique, friand de ce ricanement qui traduit la violence de la lutte concurrentielle pour le pouvoir. Elle peut être un joyau, comme lorsque François Mitterrand avait dit à Valéry Giscard d’Estaing, lors de la passation de pouvoir en 1981 : « Vous n’avez commis qu’une seule erreur dans votre campagne, celle de vous représenter. » Mais elle peut aussi permettre un retour humoristique sur soi, comme a pu le faire François Hollande qui, quelques jours avant de quitter l’Élysée, affirmait : « Aujourd’hui, je suis à deux doigts d’être aimé. » L’ancien président a d’ailleurs donné plusieurs clés du pouvoir de l’humour dans un contexte politique violent : « Dans les moments les plus graves, dans les circonstances les plus douloureuses, il faut avoir une forme de maîtrise de soi, de contrôle, de sérénité, et l’humour en fait partie […]. Les fanatiques n’ont pas d’humour », a-t-il ainsi déclaré après avoir reçu le Grand Prix 2017 de l’humour politique. 

Les traits d’esprit viennent également nous rappeler l’importance du langage en politique. Bien parler, trouver le mot juste, avoir de l’esprit constitue un avantage politique : cela permet de jouer sur les frontières du dicible et crée une complicité avec les électeurs. Il est frappant à ce titre de constater que, tous partis confondus, la classe politique continue de rivaliser de traits d’esprit ! Un esprit « à la française », parfois grivois, souvent potache, à base de formules et d’aphorismes plus ou moins raffinés, qui dans sa forme révèle un monde politique encore très masculin. Le reproche fait à certaines femmes politiques de ne pas partager cet humour-là, d’Édith Cresson à Ségolène Royal en passant par Martine Aubry ou Michèle Alliot-Marie, a souvent constitué une manière supplémentaire de les disqualifier. Même si les choses changent. 

L’universitaire Nelly Quemener, auteur d’un livre sur Le Pouvoir de l’humour (2014), nous rappelle que l’humour en politique permet de bousculer les frontières de ce qui peut être dit, et que celles-ci sont mouvantes. Ce qui était acceptable hier ne l’est plus forcément aujourd’hui. La période contemporaine va ainsi, pour la bonne cause, dans le sens d’une aseptisation de l’humour, en politique comme ailleurs, au nom de la lutte contre le sexisme, le racisme, l’homophobie. On ne plaisante plus non plus avec la mort, alors que c’était l’une des spécialités de Clemenceau qui n’avait pu résister au plaisir de dire à propos du savant et ancien ministre des affaires étrangères Marcellin Berthelot, lors du transfert de ses cendres au Panthéon : « Ci-gît Marcellin Berthelot. C’est la seule place qu’il n’ait jamais sollicitée. » 

On peut applaudir la fin de certaines plaisanteries politiques douteuses qui en disaient long sur les mentalités dominantes dans la société française. Ou plébisciter l’esprit de sérieux au sommet de l’État, au nom du respect des fonctions occupées par le président de la République ou le gouvernement. Mais, avant de se réjouir de la disparition de cet humour dispensable, soyons vigilants quant à ce qui se joue dans cette évolution : une tentative de régulation de la parole publique, qui ne doit pas réduire à néant une dimension qui fait de la politique, au-delà des mythologies qu’elle véhicule, une activité profondément humaine. 

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