Parlons philo

Pourquoi tirer sur le vent ?

Le premier réflexe quand on se cogne sur un coin de table, c’est de taper la table. De même, les autorités américaines ont dû dissuader les citoyens affectés par l’ouragan de tirer sur le vent à balles réelles. Les plus déraisonnables se frappent eux-mêmes, pour se punir de leur maladresse – comme Emmanuel Macron déclarant aux Nations unies, dans un grand élan d’anthropomorphisme : « Notre planète se venge de la folie des hommes. »

Pourquoi chercher immédiatement, derrière la catastrophe, un coupable fautif, une volonté maligne, un apologue définitif ? Pourquoi recouvrir les objets du monde ou les forces de la nature d’un voile d’intentionnalité ? Rimant au sujet du terrible tremblement de terre de Lisbonne de 1755, Voltaire condamnait déjà notre propension à la pénitence.

Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
« Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes » ?
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?

Gardons-nous aujourd’hui de substituer la Nature à Dieu et la folie aux crimes. Épargnons aux victimes innocentes la honte du péché, et aux survivants égarés le spectre de la vengeance. 

Que l’homme ait une responsabilité face à son environnement, c’est une évidence. Mais cette responsabilité est avant tout vis-à-vis de lui-même et de sa descendance, comme l’a bien expliqué le philosophe Hans Jonas, père spirituel du principe de précaution. La « planète » ne sent rien ni ne veut rien. C’est l’humanité qui entend la conserver pour réaliser ses propres fins. 

N’allons pas transformer cette responsabilité finalement assez égoïste en faute morale. Travaillons à préserver notre milieu naturel, à réduire nos émissions de carbone, à verdir nos énergies, sans devenir les esclaves d’une nouvelle théodicée. 

C’est ainsi que nous apparaîtra la leçon véritable de la catastrophe et de la perspective de la catastrophe : non pas un destin dont nous serions les instruments, mais au contraire un aléa qui nous livre à notre propre contingence. La catastrophe, c’est le surgissement de la conscience de soi, vide et surnuméraire, dans une routine trop bien huilée. Voilà Voltaire, le joyeux Voltaire, l’esprit dansant des libelles et des cabales, qui s’angoisse devant les ruines de Lisbonne :

Que suis-je, où suis-je, où vais-je, et d’où suis-je tiré ?
Atomes tourmentés sur cet amas de boue
Que la mort engloutit et dont le sort se joue,
Mais…

Mais, quoi ? Dis-moi, poète, quel espoir puis-je bien nourrir quand autour de moi la mort a dévoré les significations, quand la tornade a mis à nu l’arbitraire de nos codes et la vacuité de nos rêves ?

Mais atomes pensants, atomes dont les yeux,
Guidés par la pensée, ont mesuré les cieux.

Ah ! Merci, Siècle des lumières ! Merci de faire confiance à la puissance du calcul. Sur le seuil de ma maison détruite, le smartphone à la main, je peux savoir quelle était la vitesse du tourbillon et la raison d’être du cyclone. Aujourd’hui, nous mesurons les vents. Demain, nous les maîtriserons. Par quel drôle de caprice avons-nous cessé de croire au progrès ? Poussière de l’univers, hasard de l’évolution, anomalie de l’espèce, l’humanité trace néanmoins dans le chaos des forces physiques son jardin à la française. La catastrophe ridiculise notre petitesse et exalte notre grandeur. 

[…]
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Ailleurs, ça se passe comme ça Territoires en quête de survieJulien Bisson