La voix du poète

Le déluge

Ovide (43 av. J.-C. – 17 ou 18 apr. J.-C.), Les Métamorphoses, traduction de Danièle Robert © Actes Sud, 2001

Le dieu a frappé la terre de son trident ; celle-ci a tremblé
Et la secousse a ouvert aux eaux d’autres routes.
Les rivières en crue inondent les plaines découvertes
Et emportent avec les récoltes des arbres, des troupeaux,
Des hommes, des sanctuaires et leurs objets de culte.
Si une habitation est restée debout et a pu résister à un tel désastre
Sans être renversée, la montée des eaux atteint son sommet
Et submerge ses pigeonniers qui disparaissent sous la masse.
Il n’y a plus de différence entre mer et terre :
Tout n’est que mer et la mer elle-même n’a plus de côtes.
L’un se réfugie sur une colline, un autre, assis dans une barque
À la coque arrondie, rame à l’endroit où jadis il labourait.
On navigue au-dessus de ses champs ou sur le toit de sa ferme
Engloutie, on attrape un poisson à la cime d’un orme ;
On jette l’ancre, avec un peu de chance, dans un pré verdoyant,
Ou bien les carènes creuses écrasent les vignes au-dessous d’elles
Et là où tantôt des chèvres graciles broutaient de l’herbe
Des phoques maintenant étalent leurs corps difformes.
Avec surprise, les Néréides sous l’eau voient des parcs, des villes,
Des maisons et les dauphins habitent les forêts, se heurtent
Aux hautes branches et vont frapper contre des chênes qui remuent.
Un loup nage au milieu des brebis, l’eau roule des lions fauves,
L’eau roule des tigres ; sa puissance foudroyante ne sert de rien
Au sanglier, non plus qu’au cerf emporté l’agilité de ses pattes ;
Après avoir longtemps cherché un coin de terre où se poser,
Un oiseau déboussolé aux ailes fatiguées se laisse tomber dans la mer.
Un énorme raz de marée recouvre la moindre hauteur
Et des vagues sans précédent frappent la cime des montagnes.
La majeure partie des êtres est entraînée par le courant ; faute de vivres,
Ceux que les eaux ont épargnés finissent par mourir de faim.

 

Le mythe du déluge apparaît dans l’épopée de Gilgamesh, aussi bien que dans la Bible ou chez Ovide. Chaque fois, il s’agit d’un châtiment divin. Ici, dans le premier livre des Métamorphoses, Neptune aide Jupiter de son trident. Le séisme provoque l’inondation. Le récit au passé laisse place à un tableau au présent. L’auteur y mêle indistinctement les hommes aux animaux et aux objets. L’énumération juxtapose les scènes d’un monde renversé. La répétition de « l’eau roule » (vehit unda / unda vehit) participe du courant qui entraîne les êtres et le lecteur, jusqu’au final tragique. Un homme et une femme, bien entendu, survivront : Deucalion et Pyrrha. Tous deux ignorant le mal, et honorant les dieux. Leur croyance était étrangère à Ovide, adepte des théories néopythagoriciennes de la réincarnation et de la divination. C’est peut-être cette dernière pratique qui aboutira à l’exil du glorieux poète mondain dans l’actuelle Roumanie, où il écrira ses infortunes de migrant et enverra ses poèmes en visite à sa patrie, comme tant d’autres écrivains dépossédés de leur pays. De quoi justifier doublement la reproduction de ces vers dans ce numéro. Reste cette ironie si cruelle : nous avons mis des millénaires à nous défaire de superstitions culpabilisantes, et nous nous retrouvons aujourd’hui de plus en plus responsables du délire meurtrier des vents et des eaux. Aidant parfois les victimes du chaos, mais sans remettre en cause notre propre insouciance. 

 

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