Le cuir, luxe primordial

Tanner
Une peau de bête arrive dans la tannerie mouillée, salée, odorante, lourde, parfois même avec poils et débris de chair apparents. Le tannage est le processus essentiel de la transformation de la peau brute en cuir rendu souple et imputrescible. Quatre étapes artisanales et modernes lui sont nécessaires : le « travail de rivière » nettoie les peaux et les prépare. À cette occasion, épilage et écharnage ont raison des poils et des laines restants. L’épiderme gonflé d’eau est livré lisse. Le tannage proprement dit est l’action qui rend le cuir imputrescible grâce à des produits de stabilisation. Le tannage végétal à base d’écorces, de bois, racines, feuilles et fruits est le plus ancien. Il donne une patine et un lustre visibles au cuir qui a macéré plusieurs mois dans un environnement de tannins, tous d’origine végétale. Le tannage minéral dans les foulons est plus rapide. Les tannins sont remplacés par du chrome qui assure souplesse et résistance.
Coloration et finition sont les étapes ultimes qui conduisent la peau préparée vers les ateliers de maroquinerie ou de sellerie.

Teindre
Beiges, ternes ou gris bleuté selon qu’elles sortent des opérations de tannage végétal ou du bain minéral, les peaux, même naturelles, sont, avant coloration, en berne. Elles sont plongées dans des bains de couleur euphorisants à l’intérieur de foulons cosmiques. Teinture et rinçage durent environ dix heures pleines, desquelles les peaux dansantes sortent trempées, briquées, cirées, colorées dans la masse. La couverture des pigments étant parfois inégale, certaines peaux bénéficient d’une coloration de finition en surface. Les teintes, au nombre de trois cents, sont le résultat de formules, pour certaines très anciennes, sauvegardées précieusement sur une feuille, pedigree des teintures innombrables. Cent vingt coloris constants sont référencés à partir d’une trentaine de cuirs de variétés différentes. Au-delà des tons naturels ou forcés, la peau elle-même amène sa propre note, démultipliant encore cette gamme de base. Si les peaux exotiques osent l’extravagance de couleurs pop et tranchées, la vache naturelle n’existe qu’en une seule nuance. Veau, taurillon, chèvre, agneau, jouent à carnaval dans plus de trente teintes. Les interventions de finition sophistiquent l’épiderme, ponctuent le relief et le grain, soulignent en profondeur les coloris. Quelle que soit la couleur achevée, Hermès exige qu’elle laisse s’exprimer toutes les caractéristiques de chaque peausserie. Comme pour un visage dont on veut observer la distinction, la couleur est un fard, elle n’est pas un masque.

Liéger
Si les interventions liées au tannage des peaux sont d’ordre collectif (toutes plongées ensemble dans les bains différents), les finitions qui leur succèdent relèvent d’un service particulier, à la carte. Le cuir, qui a été noyé dans la masse, retrouve une singularité sur les tables de l’atelier. On décide et on apprécie les faveurs à venir qu’il obtiendra, on les stimule, on les corrige. On lui prête plus d’attention qu’une maquilleuse et une manucure aux petits soins réunies.
Si la plupart des cuirs bovins sont lisses, certaines techniques permettent de corriger leurs grains, de les révéler selon des reliefs différents qui modifient leur aspect. Pour obtenir un cuir liégé par exemple, la peau est roulée sur elle-même, comme une pâte à tarte. À l’origine, cette manipulation se faisait à la main à l’aide d’une plaque de liège. Cela a pour incidence d’accentuer ou de faire remonter le grain à la surface. La forme de ce grain peut varier selon le sens du liégeage. Telle une recette savante mais éphémère d’une cosmétologie raffinée, elle s’estompe aussi légèrement avec le temps, laissant apparaître le souvenir de ces soins particuliers. Ainsi traité, le cuir liégé convient aux sacs rigides auxquels il donne plus d’aplomb et de fierté qu’un visage à la sortie d’un institut de beauté.

Lisser
On accepte, des peaux exotiques, qu’elles prennent des couleurs artificielles de cabaret qu’on ne saurait tolérer pour un cuir de bovin. L’autruche et le crocodile se pavanent dans des accoutrements qui feraient pâlir d’envie une danseuse du Lido ! Vingt-cinq coloris, du plus arrogant au plus tendre, leur sont autorisés. Fuchsia, anis, parme et violet, parmi tant d’autres meneuses de revue, luttent pour qui saura convaincre de son panache. Tannés et teintés, les cuirs sont plutôt mats. De même que l’on peut agir sur leur relief, on peut accentuer leur brillance. Avec une pierre d’agate, taillée en forme de cylindre, on frotte le cuir. Sans même chauffer la pierre, la simple pression produit une température de trois cents degrés, ce qui a pour effet de faire ressortir l’albumine naturelle ajoutée lors de la préparation de la peau. Hermès a pour usage et pratique de polir les peaux de veau Box. Celles d’agneau, d’émeu, d’autruche et de crocodile, sont frottées avec un feutre de laine qui leur confère un aspect satiné. Seul le lézard, comme le crocodile encore, peut être lissé à la pierre d’agate et rivaliser avec les tenues arrosées de paillettes qu’on applaudit en buvant du champagne la nuit. 

 

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La voix du poète Peau
Le ciné-club de Robert Solé [Enveloppe]Robert Solé
Entre les pages La TacheJulien Bisson