Force est de constater que dans les sociétés contemporaines, les nuances de couleur de peau, les pigmentations, ne sont pas une caractéristique physique banale. Le degré de mélanine a généralement bien plus d’importance comme marqueur social que la couleur des yeux ou des cheveux. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter loin en arrière, tout en sachant que cette question ne s’est pas posée « de tout temps ». L’empereur Septime Sévère, à la fin de l’Empire romain, était-il, selon nos critères modernes, « blanc », « métis », « basané » ? On n’en sait rien, les textes n’en parlent pas : à l’évidence les hommes de l’Antiquité n’y accordaient guère d’importance. Mais il est arrivé un moment dans l’histoire du monde occidental où la question du degré de mélanine s’est imposée jusqu’à devenir une obsession. Au XVIIe siècle, la colonisation européenne devient massive et met en place la traite négrière transatlantique. La notion moderne de race émerge alors en parallèle et les sciences, les religions, la philosophie, tous les savoirs sur l’homme, s’organisent ou se réorganisent autour de cette question. Les humains sont classés en groupes auxquels on attribue des caractéristiques physiques, intellectuelles et mentales, ce qui justifie la domination coloniale et la déportation des Africains vers les Amériques. Parmi ces caractéristiques, la couleur de peau devient un marqueur central. Le XVIIe siècle a en quelque sorte inventé la couleur de peau en tant que critère pour juger les hommes, au moment du grand mouvement de conquête du monde par les Européens. À partir de là, et c’est encore le cas aujourd’hui, la couleur de peau, dans la description et l’évaluation des personnes, a relevé de l’évidence.

Bien entendu, les sciences, dans la seconde moitié du XXe siècle, ont mis en pièces l’idée de race, qui n’a plus aucune légitimité biologique. Pour autant, la couleur de peau n’a pas perdu de son importance : elle ne renvoie plus à un déterminisme biologique, mais à une origine, une culture exotique, des mœurs particulières. Lorsque j’enquêtais pour mon livre La Condition noire, les personnes noires me disaient qu’elles devaient en permanence répondre à la question, pas nécessairement malveillante : « D’où venez-vous ? » Être noir en France, c’est faire l’expérience d’être d’ailleurs, c’est souvent être étranger chez soi. Si vous répondez : « Je viens de Lille ou de Marseille », on vous demande : « Mais d’où venez-vous vraiment ? » Vous n’êtes spontanément pas perçu comme tout à fait français. La couleur de peau n’est jamais anodine : elle reste essentielle dans la première évaluation d’une personne. Nous la voyons immédiatement parce que notre œil a été formé à ça. Nous sommes le fruit d’une histoire. L’autre nouveauté de la seconde moitié du XXe siècle est le fait que les personnes non blanches ont développé des mouvements à la fois de défense et de fierté, en inversant le stigmate mélanique. Pensons au slogan « Black is beautiful » : de sujet de honte, la peau noire est devenue un sujet de fierté, sans pour autant remettre en cause les logiques structurelles de domination. Être fier de sa couleur de peau n’entraîne pas pour autant l’effacement des stigmates qui lui sont éventuellement attachés.

Depuis une vingtaine d’années, deux mouvements contradictoires sont à l’œuvre. Le premier est celui du grand métissage du monde. Édouard Glissant parle d’identité-monde : les migrations des pauvres ou des riches, les circulations multiples, la promotion de cultures très variées, en fusion, forment un monde qui s’ouvre et se métisse. Aux États-Unis s’est développée la notion de Brown America, avec l’idée que, par l’immigration et la hausse des mariages entre différentes communautés, tous les Américains seront bientôt marron de peau. Toutes les peaux vont s’assombrir, ce qui peut apparaître comme une perspective positive. Mais un autre grand courant existe, qui est au contraire celui de la fermeture et du repli identitaire. Des mouvements xénophobes très puissants, qui dénoncent l’immigration et les circulations, ont politiquement le vent en poupe : on l’a vu avec le Brexit, l’élection de Donald Trump et le score de Marine Le Pen en France. Ces mouvements sont portés par des segments de population qui ont souffert de la disparition des emplois industriels de type fordiste et éprouvent le sentiment vif d’un déclassement. Trump ou le FN, sans l’expliciter parce qu’on n’est plus dans les années 1950, cultivent un entre-soi racialisé et jouent sur la défense de l’identité blanche. Comment, dès lors, remédier aux difficultés économiques et sociales de ceux qui se voient comme les perdants de la mondialisation, afin de rétablir un dialogue culturel et civique, voilà l’une des grandes questions politiques d’aujourd’hui.

Cette tension existe aussi dans des pays dont la population n’est majoritairement pas blanche. Là aussi règnent des hiérarchies mélaniques bien structurées. Je ne connais pas de région du monde où la couleur de peau n’ait pas d’importance et ne soit pas articulée à une hiérarchie sociale. Dans un pays comme l’Inde, les élites ont la peau claire. C’est vrai aussi au Brésil. Aux États-Unis, des recherches ont montré que les étudiants « noirs » ont une couleur de peau beaucoup plus claire que les jeunes noirs des classes populaires, très peu présents dans l’enseignement supérieur. C’est limpide aussi dans les sociétés caribéennes, qui ont inventé un vocabulaire imagé pour décrire la moindre nuance de couleur de peau – une obsession mélanique qui traduit un souci social.

Cela peut mener à une volonté d’éclaircissement de la peau : la bourgeoisie afro-américaine a pu développer des stratégies matrimoniales visant à avoir des enfants si possible plus clairs, et en tout cas pas plus foncés. La préservation du capital mélanique est liée à celle du capital social en général. Il y a aussi l’utilisation de produits cosmétiques et chimiques (souvent dangereux pour la santé), afin de s’éclaircir la peau. Du côté de Barbès, vous trouverez une quantité de produits d’éclaircissement, dont certaines composantes, corticoïdes, soude caustique et hydroquinone, vendus par les javel-men, sont officiellement interdites, même si on peut se les procurer sans difficulté. 

Certes, d’une manière générale, les mondes populaires ont longtemps eu la peau plus foncée : jadis, la préservation de la blancheur visait à distinguer les classes supérieures des travailleurs qui avaient la peau tannée par le soleil. Jusqu’au Front populaire, échapper au soleil, c’était échapper à l’apparence paysanne ou ouvrière ; peu à peu, le bronzage va au contraire devenir un élément de distinction. Être bronzé, c’est avoir bonne mine, c’est revenir d’une destination enviée. Mais cette activation temporaire de la mélanine ne brouille pas les frontières racialisées. Le bronzage en hiver évoque les loisirs des classes moyennes-supérieures, la mélanine naturelle dit bien autre chose.

Si la couleur de peau était parfaitement neutre socialement, les élites françaises ne seraient pas aussi uniformément blanches. Même si le blanc a une infinité de nuances, comme le noir, notre œil et notre cerveau sont habitués à les subsumer en deux catégories principales. Si on veut lutter efficacement contre les formes de racisme et de discrimination qui existent dans notre société, il faut bien au minimum reconnaître qu’il y a des gens qui en sont les victimes. La couleur de peau est une donnée importante qui mérite d’être étudiée comme telle si on veut réduire les inégalités. 

Dans les années 1950, on parlait de « démocratie raciale » à propos du Brésil, qu’on voyait comme le pays du métissage intégral. Cette utopie n’a pas résisté longtemps : la majorité des Brésiliens sont afro-descendants mais les élites restent très majoritairement blanches. Le gouvernement Temer est une caricature de cet exclusivisme blanc. À Cuba, où la révolution avait porté des espoirs de démocratie raciale, Fidel Castro a commencé dès 1962 à expulser du pays les révolutionnaires afro-descendants. Il a « blanchi » le pouvoir communiste cubain qui est encore aujourd’hui très hispano-descendant. Le métissage ne fabrique pas automatiquement de l’égalité. Les sociétés humaines n’ont pas encore fait peau neuve. 

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