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Religions et homosexualité : le grand interdit

Avec l’inceste, l’homosexualité demeure l’interdit sexuel le plus ancien partagé par les trois monothéismes : le judaïsme, le christianisme et l’islam. La violence et l’intolérance des textes sacrés s’expliquent par l’impératif de procréer. Interdire l’homosexualité revient à protéger le renouvellement des générations et la transmission des biens.

Pourtant, la Bible parle peu de l’homosexualité. Dans l’Ancien Testament, au livre de la Genèse (XIX, 5), texte partagé par les juifs et les chrétiens, lors de la destruction de la ville de Sodome, le viol d’hommes par des hommes et le viol de femmes par des hommes sont condamnés par la loi divine. Puis, au livre du Lévitique, les Écritures bibliques parlent des relations sexuelles avec une personne de même sexe comme d’un péché : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination » (XVIII, 22). Enfin, dans le Nouveau Testament, l’apôtre Paul dans son épître aux Romains dénonce l’homosexualité (ces « passions déshonorantes » de la Rome du ier siècle après J.-C.) parmi une liste de comportements condamnables comme l’adultère et l’idolâtrie (I, 26-27). Six siècles plus tard, l’islam se réfère aussi à l’épisode biblique de Sodome (sourate VII) pour condamner les relations homosexuelles jugées déviantes et graves, donc haram (interdites).

En Europe, au XXIe siècle, soixante ans après les combats des féministes pour accéder à la pilule, l’Église catholique a été chassée de la chambre à coucher de ses ouailles et ses velléités de régenter les pratiques sexuelles semblent archaïques et dépassées. Mais en France, en 2013, les catholiques conservateurs regroupés dans le mouvement La Manif pour tous s’opposent au mariage civil des couples de même sexe et dénoncent la destruction de la famille, « cellule de base de la société » selon leurs discours. En 2016, ils restent toujours combatifs et se mobilisent pour que la procréation médicalement assistée (PMA) ne soit pas étendue aux personnes homosexuelles. 

Loin des préoccupations occidentales, les pays musulmans appliquant la loi coranique comme l’Arabie saoudite ne tolèrent aucune existence publique aux homosexuels et les menacent de mort. En avril 2016, en Égypte, onze Égyptiens accusés d’homosexualité sont condamnés à des peines allant de trois à douze ans de prison. En Inde, plus grande démocratie du monde et pays à majorité hindouiste et bouddhiste, l’article 377 du code pénal, rédigé par les Britanniques en 1860, qui punit d’emprisonnement « les relations charnelles contre-nature », a été maintenu en 2013 par la Cour suprême. Pourtant, en 2009, les juges membres de la Haute Cour de justice de Delhi s’étaient prononcés pour la première fois contre la pénalisation de l’homosexualité jugée contraire aux valeurs de la Constitution indienne qui sont la « dignité humaine » et la « non-discrimination ». Et entre 2009 et 2013, un vent d’espoir avait soufflé sur la communauté gay. 

Enfin, en 2014, en voyage aux États-Unis, le dalaï-lama, le chef spirituel des bouddhistes tibétains, condamne les violences envers les homosexuels et autorise le mariage gay mais… uniquement pour les athées ! Interrogé sur sa vision de l’homosexualité, il répond : « Dans le bouddhisme, il y a certaines formes de comportements sexuels mauvais. Donc il faut adapter son comportement en conséquence. Mais pour les non-croyants, on voit différentes formes de sexe, tant que cela reste sans danger et totalement consentant, alors d’accord. »

Dans ce contexte houleux, le pape François surprend le monde entier, dans l’avion qui le ramène de Rio à Rome en 2013, en déclarant devant les journalistes : « Si une personne est homosexuelle, qui suis-je pour la juger ? » Cette bienveillance explicite et inédite dans la bouche d’un Saint-Père confirme le catéchisme de l’Église catholique qui condamne les « pratiques » homosexuelles mais encourage l’accueil des « personnes ». Les associations de défense des droits des homosexuels jugent ces propos hypocrites. Trois ans après, rien ne laisse présager une modification du dogme. Et le Vatican n’a toujours pas accepté les lettres de créance, émises il y a près de deux ans, du diplomate français, réputé homosexuel, désigné ambassadeur auprès du Vatican.

Toutefois, des mouvements internes aux Églises valorisant les libertés individuelles apparaissent. Bien que minoritaires, ils provoquent des schismes douloureux pour les fidèles. En 2003, Gene Robinson, prêtre anglican ouvertement homosexuel, est ordonné évêque du diocèse du New Hampshire dans l’Église épiscopalienne (anglicane) des États-Unis. Cette nomination a tant ébranlé l’Église anglicane (77 millions de fidèles) qu’un sommet alternatif à la conférence de Lambeth (qui réunit tous les dix ans les évêques anglicans) s’est tenu à Jérusalem en 2008. Ce courant opposé à l’ordination des prêtres homosexuels rassemble les évêques dissidents du Nigeria, d’Ouganda, du Kenya et d’Australie, soit la moitié de la population anglicane du monde. 

En Europe, chez les protestants, un pas supplémentaire est franchi en 2015. Après un débat interne tendu, l’Église protestante unie de France (EPUF) vote la bénédiction des couples homosexuels. Un an plus tard, en avril, à une large majorité, l’Église protestante de Norvège rejoint celles de Suède et du Danemark en approuvant, elle aussi, les unions homosexuelles. Entre fidélité aux textes sacrés et réponses aux évolutions des sociétés, les principales grandes religions peinent à énoncer des repères et à justifier leurs convictions dans un langage clair et audible. 

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