Derrière sa webcam, Sara est blottie dans un sweat-shirt blanc trop grand pour elle. Sous sa capuche, des mèches roses émergent de sa tignasse brune. Elle demande d’avance qu’on l’excuse, elle est malade et fatiguée. Restes d’une soirée « Queer » berlinoise par temps glacial. La jeune femme s’est rendu compte que la longueur des jours était plus supportable quand elle passait la nuit à danser. Sara déroule son histoire dans un anglais fluide et international. Elle parle d’une traite, à toute vitesse. « J’ai le souffle long », dit-elle. On sent la colère habiter tout son corps, animer ses yeux. Une rage décuplée par des mois de torpeur.

Depuis trois ans, la jeune femme attend. Sa vie s’est arrêtée sur un coup de frein, le 21 août 2018. Ce jour-là, elle roule à bord d’un 4 × 4 sur l’île de Lesbos quand elle est approchée par des policiers qui l’embarquent. Sara est soupçonnée, entre autres, d’appartenance à une organisation criminelle, de trafic d’êtres humains et d’espionnage. Bénévole pour Erci, une ONG locale, elle se défend, affirme ne faire que son travail d’humanitaire en secourant des embarcations en détresse. Le monde associatif dénonce une tentative de la Grèce de criminaliser le sauvetage en mer. Sara est placée en détention provisoire à la prison de Korydallos, non loin d’Athènes, où elle restera une centaine de jours avant d’être libérée sous caution. De retour à Berlin auprès de sa famille, elle tente de reprendre ses études, mais une dépression contre laquelle elle lutte encore aujourd’hui l’oblige à renoncer. Elle mettra du temps à retrouver un semblant de goût de vivre. « Ils ont détruit trois ans de ma vie », dénonce la jeune femme qui devait être jugée le 18 novembre dernier en visioconférence, son interdiction d’entrer sur le territoire grec n’ayant pas été levée. Il lui faudra attendre encore un peu, voire longtemps, avant de connaître son sort. Le procès a finalement été reporté et renvoyé à une juridiction supérieure.

Avant d’être traitée comme une criminelle, Sara a suscité l’admiration des médias internationaux. En 2015, la guerre civile déchire son pays, la Syrie. Sara a 20 ans. Elle vit avec sa famille dans la banlieue cossue de Damas. Ses semaines sont rythmées par les entraînements de natation, sport qu’elle pratique à très haut niveau avec sa sœur, Yusra. Un jour banal, de retour de la piscine, des soldats les incitent à faire marche arrière. Leur quartier n’est plus sûr, il est préférable de fuir. La famille se met en quête d’une location, puis d’une autre. Mais à l’errance, Sara et Yusra préfèrent l’exil. Les deux sœurs se mettent en tête de traverser la Méditerranée à bord d’un canot pneumatique. Leurs parents feront de même une semaine plus tard.

Sara et Yusra ont bien failli compter parmi les 23 000 migrants disparus dans la Grande Bleue depuis sept ans. Avec une vingtaine de personnes à son bord, leur canot prend l’eau et le moteur se noie. Les passagers, vêtus de gilets de sauvetage, sont contraints de sauter à la mer et de s’agripper à la corde qui ceint le bateau. Les deux sœurs sont les seules femmes à bord. Elles sont aussi les seules à savoir nager. Pendant trois heures et demie, Sara et Yusra tirent leurs compagnons de voyage jusqu’aux rives du continent européen. Sur terre, les habitants les attendent avec des cadeaux et des bouquets de fleurs pleins les bras.

Ce souvenir lui paraît si lointain. Sara pleure aujourd’hui l’Europe qui l’a accueillie, une Europe hospitalière qui ne l’a « jamais prise en pitié » et pour qui elle était « suffisamment humaine pour être considérée ». La signature des accords avec la Turquie en 2016 a marqué un tournant. Les frontières se sont fermées et Sara a perdu foi en l’Union européenne, « un tas d’étoiles réunies parce qu’on trouvait que ça faisait joli ».

Sara se cramponne à son idéalisme comme à une bouée de sauvetage. Dans le monde en lequel elle croit, migration ne rime pas avec condamnation. Les exilés sont appréciés pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’ils inspirent à ceux qui ont le privilège de rester enracinés. « On est là parce qu’on veut vivre, parce qu’on veut étudier et travailler, martèle cette réfugiée. En Europe, vous vous êtes habitués aux images de migrants misérables, à ces tentes alignées sous les ponts. Ce que vous voyez, c’est ce que vous créez. Donnez à ces gens un stylo, du wifi ou un outil, et vous verrez de quoi ils sont capables. Nous ne sommes pas des cerveaux vides qui attendent d’être remplis. Nous arrivons avec nos cultures, riches et immenses, et avec l’envie de les partager ».

Devenue porte-parole d’une cause malgré elle, Sara dit ne parler politique que parce qu’on lui en donne l’opportunité, mais aussi parce qu’en Syrie, elle n’y aurait pas été autorisée. Elle garde en mémoire un pays natal étouffé par les traditions, où les femmes sont privées de leurs droits. Un pays dans lequel elle ne retournera sûrement jamais, non seulement parce qu’elle en est bannie, mais surtout parce qu’elle ne s’y reconnaît plus. Elle est, selon ses mots, « bien trop européenne pour supporter ça ». 

 

Portrait par Manon Paulic

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