La voix du poète

Purgeons...

par Eustache Deschamps (v. 1340-1404), traduction inédite en français moderne par CLOTILDE DAUPHANT, maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne

Payé, Pierre Alechinsky, 1977
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian
© Adagp, Paris 2017
Payé, Pierre Alechinsky, 1977
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian
© Adagp, Paris 2017

Je ne vois de nos jours aucun vrai médecin
qui sache conserver la vie de son patient
en pratiquant son art comme les Anciens,
en forçant le malade à une sage diète,
pour chasser de son corps une maladie grave.
Les médecins préfèrent
laisser durablement dépérir le malade,
ce qu’il ne faut pas faire
si l’on veut qu’il guérisse.
Purgeons autant que nécessaire !

Pour plaire à leurs patients, sans leur faire aucun bien,
les médecins évitent de les faire souffrir.
Pratiquer des saignées, ou donner du sirop,
cela ne sert à rien :
flatter le malade entretient son mal.
Qu’on dise au patient toute la vérité
sur le mal dont il souffre et qu’on y remédie !
Sans lénifiant mensonge,
qu’on purge jusqu’au fond !
Purgeons autant que nécessaire !

Le médecin figure un prince d’ici-bas
obligé de garder son domaine et son peuple
en veillant aux brebis dont les chiens et les loups
voudraient tondre la laine.
S’il n’y en avait qu’un, il nuirait beaucoup moins
que cent. Trop d’officiers est une folie !
Chacun prend son service
pour voler le bétail et pour le dépecer.
Enlever un seul homme ne pourra pas suffire.
Purgeons autant que nécessaire !

Prince, le bétail bêle, à hauts cris il condamne
le grand nombre de loups, alors je vous en prie
ne veuillez pas les faire entrer, quoi qu’on vous dise,
au Trésor ni à la chambre des comptes
car c’est là dont provient sa plus grande souffrance.
Purgeons autant que nécessaire !

 

Avec la centralisation de l’État, s’ébauche l’administration moderne. Au XIVe siècle, le nombre d’officiers s’accroît ; les ambitieux commencent à songer à servir le roi ; et les États généraux se plaignent. C’est que tous ces baillis et autres représentants du pouvoir ont des fonctions juridiques mais aussi financières. Et qu’on leur ajoute intermédiaires et contrôleurs « qui happent le fruit et la fleur ». Trop d’impôt tue l’impôt : vieux débat. En plusieurs ballades, Eustache Deschamps se fait l’écho de ces préoccupations. Il est officier lui-même, nommé bailli de Senlis en 1389, et conseiller du duc Louis d’Orléans à partir de 1392. Oubliez les troubadours qui ne chantaient que l’amour courtois. Voici le temps des poètes acteurs et témoins, dont Eustache Deschamps est le premier représentant illustre. Nourriture, sexe, guerre ou famine : tous les sujets ont leur place dans ses quelque 1 500 poèmes. On pense à Villon bien sûr pour le réalisme, le franc-parler et le pathétique chrétien. Avec aussi des platitudes, rançons du foisonnement et du didactisme. Admirez ci-dessus, sous un titre postérieur, l’alliance des deux allégories, celle du médecin et celle du berger, pour parler au roi Charles VI. Au service de son intérêt, mais aussi d’une population prise en étau par la guerre de Cent ans et les épidémies. Ah, si seulement nos politiques actuels pouvaient en prendre de la graine ! 

À lire : Anthologie,Le Livre de Poche, 2014,édition et traductionpar Clotilde Dauphant

 

 

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