Parlons philo

Nouveau monde

– Où m’emmenez-vous ? Ce voyage en hélicoptère est très mystérieux… Je ne vois rien à l’horizon…
– Patience. Jusqu’ici, votre fondation d’art contemporain s’est contentée d’investir dans le beau. Là je vous propose autre chose. Vous connaissez la différence que fait Kant entre le beau et le sublime ?
– Oui, en gros. Le beau, finalement, c’est bien joli, mais le sublime, c’est terrible.
– En gros. Disons que le beau est un cadeau, qui nous donne à penser. Alors que le sublime nous dépasse, nous écrase, sidère nos facultés : c’est l’infini.
– L’infini, comme en mathématiques ?
– Cet infini-là garde quelque chose de beau. Il nous dépasse par l’immensité de sa simplicité, il n’est pas imaginable mais reste rationnel. Non, là je parle de l’autre infini : dynamique, sauvage, chaotique. -Impossible à penser. Kant dit : « Le spectacle de l’océan, qu’il soit contemplé au repos, tel un clair miroir d’eau seulement limité par le ciel, ou agité, comme un abîme menaçant de tout engloutir. » Le sublime vous prend à la gorge, vous coupe le souffle. Comme une tortue étouffée par un sac plastique. On y est. Regardez par le hublot.
– Je ne vois rien.
– Regardez mieux. La couleur de la mer. Sa texture
– Mon dieu, qu’est-ce que c’est ? Une installation ? Du land art ? De l’ocean art ? C’est vous qui avez fait ça ?
– Non, c’est nous.
– Comment ça ?
– C’est le septième continent. Une Atlantide d’ordures. Une soupe de Barbapapa, de Playmobil, de gels douche Ushuaïa, d’emballages. Un océan de polymères, à perte de vue. Un nouveau monde…
– J’ai l’impression d’être Christophe -Colomb découvrant des Indes de plastique. C’est extraordinaire. Et horrible !
– Un jour on ne dira plus la mer, mais la polymer.
– Oui mais notre groupe ne peut pas investir dans ça. Notre image de marque, c’est le monde de demain, le développement durable. Pas la pollution.
– La pollution n’est qu’une question de point de vue. Les artistes ont toujours nié la nature, et ont souvent été considérés comme des déchets sociaux. Vous pouvez regarder le Louvre comme une décharge. Et puis on ne dit plus artistes, nous sommes des plasticiens. La nature est essentiellement plastique, et inventrice de formes. Elle ne veut pas être préservée, mais modifiée.
– Et l’écologie ?
– L’écologie ? Il faut voir plus loin. Ce qui compte ce n’est pas demain, mais après-demain. Si vous voulez vraiment laisser une trace… Regardez les pyramides. Elles sont dans un état déplorable. Même la pierre s’use. Le bois et l’acier, n’en parlons pas. Alors que le plastique. Seul le plastique est éternel.
– Je croyais que c’était le diamant.
– Le plastique, c’est le diamant démocratique. Il faut rendre l’imagination au peuple. Même ceux qui ne peuvent se payer un voyage à la mer ou une maison à Deauville ont le droit de rêver. Il suffira à un enfant privé de Disneyland de fermer les yeux pour voir le septième continent ! Un continent où personne ne peut aller, et auquel il contribue modestement par un geste aussi simple que jeter l’emballage de son Kinder. C’est l’art contemporain à la portée de tous.
– À supposer, je dis bien à supposer que cette œuvre m’intéresse, est-ce qu’elle n’appartient pas à ceux qui l’ont permise ? Faut-il prévoir des droits d’auteur, des procès ?
– Votre groupe ne vend que des produits dérivés du pétrole. Techniquement, vous n’avez rien à craindre, vous en êtes déjà propriétaire. Déposez la marque Septième Continent, et lancez-vous dans les produits dérivants.
– Les dérivés du septième continent… ça sonne bien.
– Une gigantesque œuvre collaborative, créée par tous, même ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un musée. Tandis que le soleil se lève sur une surface vitrifiée, irisant la lumière d’une manière inouïe, l’œil se promène sur une variété de couleurs hallucinante, née du génie humain et de la transformation de l’or noir en paradis blanc… La preuve de notre grandeur, de notre puissance d’invention. Dans des milliers d’années, il ne restera peut-être plus rien de l’homme sur la terre, mais nos traces de plastique nous auront survécu. Comme un message adressé au futur.
– Justement. Un message toxique, non ?
– Toxique pour les prédateurs. Le monde de demain appartiendra aux végétariens, qui auront échappé à la sélection naturelle en n’ingérant pas les poissons contaminés par le plastique.
– Mais où allons-nous nous baigner ? Vous rêvez vraiment d’une mer intégralement plastifiée ?
– C’est un rêve d’enfants. Quand ils prennent leur bain, leurs poissons, leurs dauphins, leurs Nemo, leurs baleines, tous leurs jouets… d’après vous, ils sont en quoi ?
– Vous avez raison. C’est terrible.
– Et si c’est terrible ?
– Je comprends… C’est sublime !
– Oui. Et puis surtout, c’est à nous ! Mais il faut être réaliste. Tout ça s’arrêtera un jour. Quand il n’y aura plus de pétrole, nous n’aurons plus de vrai plastique, mais des ersatz biosourcés, biodégradables. Même le sublime a ses limites. Sinon ce serait trop beau.

@opourriol

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