Dans la maison de ma mère, sur un casier à musique, on peut voir un bocal hermétiquement fermé et étiqueté « Oran » ; il contient une poignée de terre arrachée à la veille du départ d’Algérie. Je l’ai toujours connu, et regardé avec un mélange de terreur sacrée mais aussi un informulable dégoût. L’étiquette soigneusement calligraphiée à la plume a jauni et la terre s’est mystérieusement évaporée de décennie en décennie, après plus d’un demi-siècle d’immobilité contenue. Il ne reste aujourd’hui pratiquement plus rien qu’un résidu de poussière. J’avais conscience enfant qu’il était une sorte d’urne funéraire, et je m’interrogeais sur la volonté de garder intact cette infime poignée de terre, de la garder avec le souvenir d’une jeunesse, d’une innocence, mais aussi d’une douleur qui me dépassait absolument.

Dans ma petite enfance les souvenirs de l’Algérie et de la guerre étaient un paradoxe de soleil et de sang. Je sentais parfois le silence devenir lourd quand ma mère évoquait Oran en juillet 1962, je sentais qu’elle ne parlerait jamais ouvertement de ce qu’elle avait vu et vécu. Mais le paradoxe est qu’aussitôt la souffrance formulée, les souvenirs de pays paradisiaque et d’enfance idyllique brouillaient les cartes.

C’est une identité complexe et de cela j’ai eu conscience très tôt, quand, disant naïvement mon histoire, je sentais les visages se fermer

Il est encore aujourd’hui très difficile de dir

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