Entretien

« Une économie moins inclusive relègue nombre de personnes dans une solitude sociale écrasante »

Quels ont été les facteurs économiques déclencheurs du mouvement des Gilets jaunes ?

À l’évidence, les facteurs liés à l’automobile. On a eu une première vague de mécontentement avec la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les nationales, suivie de l’annonce de la taxe sur les carburants. Tout cela a donné le sentiment à ces populations, pour qui l’usage de l’automobile est si ancré qu’il est pareil à l’oxygène qu’on respire, qu’on les méprisait, qu’on les oubliait. Ces facteurs ont été déclencheurs, comme des allumettes, mais ne sont pas anecdotiques pour autant : ils montrent que les populations dont on parle ont été sorties des centres-villes. À partir des années 1980, on a sorti les ouvriers des usines. Et progressivement, on les a sortis des villes et de la société de services qui y vibre, leur donnant un sentiment de double relégation. La taxe sur les carburants a été le coup de grâce, car elle a donné à ces gens le sentiment qu’on ne tenait pas compte de leur position sociale profonde.

Les conditions qui ont présidé à la naissance de ce mouvement sont-elles encore réunies ?

C’est difficile à dire. D’un point de vue politique, ce mouvement est comme une réplique de l’onde de choc de l’élection présidentielle. Les soutiens aux Gilets jaunes, tels que nous le montre l’enquête électorale du Cevipof, sont en grande majorité des abstentionnistes ou, pour 65 % de ceux qui ont voté, des électeurs de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon. Tous ceux qui ne se sont pas satisfaits de l’élection d’Emmanuel Macron se sont retrouvés au sein de cette contestation. Et d’ailleurs, ce mouvement, avant d’être un mouvement anti-élites, s’est d’abord constitué contre la personne d’Emmanuel Macron. Comme l’élection de Trump fut une réponse à celle de Barack Obama, il y a eu dans la première phase du mouvement des Gilets jaunes une agrégation de colères contre Macron, l’homme, et sa politique, à commencer par la question emblématique de l’ISF. Mais cette agrégation de colères disparates explique aussi le fait que ce mouvement n’ait pas réussi à se consolider : les camps Le Pen et Mélenchon sont comme la carpe et le lapin, et ne peuvent pas se catalyser en un programme cohérent. Ce qui est commun chez Le Pen et Mélenchon, c’est la détestation du système, et plus encore chez les Gilets jaunes, une vraie protestation antisystème, contre les partis et toute forme de représentation politique. C’est ce qui a unifié ces derniers. Lorsqu’il s’est agi de proposer une base programmatique, de se choisir des représentants, le mouvement a implosé.

Les mesures économiques prises par Emmanuel Macron ont-elles servi à apaiser les manifestants ?

Oui, elles ont été utiles. Ce qui constitue le dénominateur commun des électeurs de Le Pen et de Mélenchon, et donc par répercussion des Gilets jaunes, ce sont fondamentalement des questions économiques et de pouvoir d’achat. Les remèdes divergent, mais les questions de pouvoir d’achat ont fait partie du socle commun des revendications. En lâchant sur la taxe carbone elle-même, sur la désindexation des retraites, et en réinjectant du pouvoir d’achat dans le système, Macron a ainsi pu calmer la contestation. Mais ces questions ne forment qu’une partie de la revendication qui s’exprime. L’autre partie dépasse ce gouvernement et touche tous les pays développés : c’est un travail de resocialisation de ces populations. Avec leur sortie des centres-villes, ils souffrent d’une individualisation assez terrible de leurs conditions d’existence. Il se joue là quelque chose de beaucoup plus profond, qui tient au sentiment d’appartenance à une société qui les intègre, qui les inclut. À court terme, Macron a éteint l’incendie en coupant ce qui faisait la fragile unité du mouvement, à savoir ces questions de pouvoir d’achat. Mais ce qui couve dans les sociétés avancées, dont la France – il n’y a rien de spécifique à notre pays –, c’est l’émergence d’une économie moins inclusive que par le passé, qui relègue un grand nombre de personnes dans une solitude sociale écrasante.

Une étude récente menée par le Cevipof, et à laquelle vous avez participé, montre que les Gilets jaunes affirment ressentir dans leur existence très peu de bien-être. Comment analysez-vous cette donnée ?

Le bien-être est très lié aux conditions économiques. Cela signifie avoir une vie digne de ses attentes, ne pas avoir peur de la fin du mois, ne pas être hanté par l’insécurité économique. C’est un agrégateur subtil de toutes ces dimensions. Le Cevipof s’appuie sur un autre indicateur qui est la confiance interpersonnelle, c’est-à-dire la socialisation, le rapport à autrui. Dans le cas des Gilets jaunes, le bien-être, ou plutôt le mal-être, est très important, d’où le fait que Macron ait réussi à éteindre l’incendie en jouant là-dessus. Mais il n’a pas encore réussi à modifier le deuxième facteur, plus profond celui-là. Et ce deuxième facteur, celui de la solitude sociale, est bien plus marqué chez les électeurs de Le Pen que chez ceux de Mélenchon. Ces deux électorats se rejoignent dans leur détestation du système, mais leurs souffrances sont très différentes. Les électeurs de Mélenchon appartiennent davantage à la sphère publique. Ils sont surtout présents dans les villes et souffrent moins de cette solitude sociale. Et on voit mal quel dénominateur commun, autre que la radicalité antisystème qu’on retrouve dans de nombreux pays, pourrait exister entre la gauche radicale et la droite populiste. 

 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO

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