Zakouski

Les limites du vertical

Emmanuel Macron reste une énigme. Six mois après son irrésistible ascension, on n’a pas fini de s’interroger sur cet étrange alignement de planètes qui a vu l’ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée conquérir la fonction suprême. La stratégie du météore a payé. Mais encore ? On a beau refaire le film, quelque chose échappe. Certes, la gauche s’est elle-même sabordée, son chef contesté, tout président qu’il était, ayant perdu jusqu’à la possibilité – sinon l’envie – de se représenter. Entre le frondeur Hamon, champion mal-aimé d’un PS déboussolé, et le droitier Fillon, devenu fossoyeur de son propre camp, un grand espace central s’est alors ouvert devant Macron. Élargi par le ralliement à son panache blond d’un François Bayrou préférant le vent du pouvoir à celui du boulet. L’ironie du sort veut d’ailleurs qu’il ait tour à tour senti souffler les deux. Une victoire sans appel et sans précédent, donc, pour l’ancien disciple de Ricœur persuadé qu’entre la philosophie politique et l’action, il faut un traducteur capable de mettre en musique le vertical et l’horizontal. Avancer – plutôt se mettre en marche –, mais sans hésiter à brusquer, voire à lâcher des fidèles en route. Au nom de la mission supérieure à accomplir. 

On n’avait jamais vu ça. Même en 1958, dans un contexte historique très différent, de Gaulle n’avait pas fait à ce point table rase. Macron, parfois comparé à de Gaulle jeune (ou encore à Bonaparte), n’a rien respecté. Le pouvoir de 1958 était à ramasser sur les décombres de la IVe République. Le pouvoir de 2017 était à reconstruire, brisé dans son autorité par deux présidences calamiteuses, et disqualifié par des partis à bout de souffle. Sans formation constituée, n’ayant d’autre base qu’une gauche libérale émergente mais encore minoritaire, le jeune président s’est révélé un entrepreneur doublé d’un inventeur politique. Le temps dira si En Marche ! est le dernier sursaut d’un vieux système transfiguré. On pencherait plutôt pour une disruption – Pascal Perrineau le montre –, un changement de paradigme : dans notre pays perclus de conservatismes, on ne fera plus de politique comme avant. 

Reste l’exercice du pouvoir. Sa réalité. Son incarnation, ses modalités. Où l’on voit un président menacé de tomber du côté où il penche : Jupiter plutôt que dèmos. Le fil de l’épée lacérant le participatif. Laurent Wauquiez mania l’outrance en accusant Macron de détester la province. Mais le nouveau champion de la droite a touché un point sensible. Depuis le revers des sénatoriales et la sourde bronca des maires de France, Emmanuel Macron voit s’éloigner les territoires, pourtant indispensables à l’enracinement de sa politique. Sa fragilité, ce sont les fragiles. Hommes et femmes délaissés, jeunes en échec, villes et villages d’une République qui peine à marcher au rythme imposé par Paris. Ceux-là se sentent regardés de haut. Comme toisés ou méprisés. Le vertical a ses limites. À Jupiter d’entendre le peuple. À lui de recoller les deux France. 

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Ailleurs, ça se passe comme ça États-Unis : un nouveau dynamismeSylvain Cypel