La voix du poète

Amour : deuil

C.K. Williams (1936-2015), extrait du recueil Chair et sang, traduit de l’anglais par Claire Malroux © La Différence, 1987

Il est le semi-respectable poivrot qui garde son quant-à-soi, campant avec ses sacs sur les marches de la Bourse.
Elle est la schizo du quartier, notre nomade, notre jolie princesse plus très gâtée, tombée dans le triste ruisseau :
une horrible tignasse, d’infects haillons pendouillants, et cet absorbant théâtre d’ombres qu’elle se joue.
Ce soir, pourtant, elle a une impulsion : s’arrête, attend, et souriant d’un air rusé lui demande une cigarette.
Tous deux semblent stupéfaits, leurs deux solitudes émergent, raides, clignant des yeux, de leurs tanières.
L’air est chargé de timides prémices, promesses, désirs et désirs oubliés, mais soudain elle tourne bride,
elle ne peut pas, s’en va, et lui, affichant en blasé son dégoût du monde, se renverse et la regarde
comme regarde Orphée tandis qu’avec extase elle retourne au sentier argenté, aux furieux chuchotements.

 

Certains poètes décomposent les mouvements comme les photographes de la fin du xixe siècle. À force de verbes et d’incises, ils ralentissent puis accélèrent le tempo d’une scène, et transforment une image en symbole. Qu’ils écrivent en vers, ou refusent d’aller à la ligne, ce sont les héritiers du Baudelaire du Spleen de Paris, qui recherchait une prose poétique « assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ». Car il faut une grande connaissance de ses propres émotions pour rester à hauteur d’homme, et insuffler de la vie à une séquence par quelques personnifications et métaphores. C’est à l’aube de la quarantaine que C.K. Williams trouve la forme la mieux adaptée à sa pensée : un vers long, composé de segments multiples comme autant de plis du réel, qu’une respiration profonde apaise. L’écrivain américain a travaillé comme thérapeute de groupe. En interrogeant les scènes urbaines, les actes quotidiens ou les souvenirs d’une épouse morte, il fait preuve d’une empathie jamais larmoyante, respectueuse de la différence et des complexités de la mémoire. Traducteur de Sophocle et d’Euripide, il évoque ici la figure d’Orphée qui descendit aux Enfers pour ramener son épouse Eurydice. Elle disparaît quand il désobéit aux consignes et se retourne pour la regarder. Cette fois-ci, c’est l’aimée qui se détourne des dangers de l’amour pour rejoindre le royaume aux furieux chuchotements de ceux qui sont morts aux autres : la folie. 

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