De quoi parle-t-on quand on parle d’inégalités ?

Camille Landais : La notion d’inégalité recouvre beaucoup de choses. Lorsque l’on s’intéresse à la distribution des ressources entre les individus ou les groupes sociaux au sein de nos sociétés, il est tout aussi important de se préoccuper de ce qui se passe tout en haut, parmi les ménages les plus riches, que de ce qui arrive dans le reste de la population – les classes moyennes, les pauvres, etc. Nous avons appris énormément de choses sur l’évolution de la distribution des richesses au cours des vingt dernières années : on appréhende mieux à présent la dynamique des inégalités de revenus et de patrimoine, la façon dont la pauvreté a changé de visage, la persistance des inégalités entre générations, etc. Ce sont des faits sociaux qu’on a envie de prendre à bras-le-corps et auxquels on voudrait donner des réponses politiques.

Gabriel Zucman : Une des dimensions frappantes des inégalités, en France comme dans nombre de pays, c’est leur persistance, très forte, au niveau du patrimoine, avec d’un côté les 50 % les plus pauvres, qui n’en possèdent quasiment pas – à peu près 5 % du total, en France –, et de l’autre les 1 % les plus riches – un groupe cinquante fois plus petit –, qui en possèdent à peu près 25 % du total – donc cinq fois plus. Bien que les inégalités aient beaucoup évolué au cours des décennies – il y a eu pendant le XXe siècle un processus de baisse des inégalités de patrimoine –, cette réalité n’a pas changé : la moitié de la population ne possède toujours presque rien ou très peu. Avec des implications majeures pour la vie professionnelle, pour l’insécurité du quotidien.

Vos travaux montrent que cette notion d’inégalité s’étend bien au-delà des revenus et des patrimoines et soulignent le poids des inégalités de genre.

Gabriel Zucman : On observe en effet une persistance très forte des inégalités entre hommes et femmes. Dans le Rapport sur les inégalités mondiales paru en décembre 2021, on a calculé pour chaque pays la fraction de la masse salariale totale que touchent les hommes et celle que touchent les femmes. S’il y avait une égalité parfaite, ce serait 50-50. En réalité, on voit que dans toutes les régions du monde, on est plutôt aux alentours de 30-40 % pour la part des femmes, et de 60-70 % pour celle des hommes. Il y a dans la plupart des régions du monde une évolution vers plus d’égalité, mais elle est extrêmement lente. Au rythme actuel, une parité parfaite entre hommes et femmes ne pourra être atteinte avant le XXIIe siècle ! Et la France n’y échappe pas.

Voyez-vous d’autres lignes de fracture importantes ?

Camille Landais : La première des inégalités, qu’il ne faut pas oublier et qui a toujours fasciné les économistes, c’est l’inégalité entre les nations. Une grande partie des inégalités entre individus dans le monde continuent d’être déterminées par des niveaux de développement très inégaux entre les pays. Cette inégalité-là nous engage, nous, en tant que nation plus développée. La pandémie de Covid et la crise climatique nous renvoient d’ailleurs à cette responsabilité.

Vous avez aimé ? Partagez-le !