La voix du poète

Les Ravagés

Henri Michaux (1899-1984), Extrait de « Les Ravagés », Chemins cherchés, Chemins perdus, Transgressions © Éditions Gallimard, 1982

Dans le visage un œil qui n’existe plus, comme bu par un buvard. Il en reste le pli. œil qui a renoncé à être, ne trouvant au-dehors rien à sa convenance.
L’autre, fermé par une large et pesante paupière semble bien déterminé à ne pas se relever.
Un être a baissé ses volets.
Douloureuse, la bouche amère exprime assez que ce n’est pas pour rêver à des fleurs ou à des charmes que l’œil a été refermé si décisivement, ni pour contempler d’intéressantes constructions du subconscient, mais pour seulement rester cantonné en sa misère, à l’abri dans sa misère, où il y a annulation de tout, mélancolie exceptée.
À distance, formant une rougeoyante, menaçante inégale ligne d’horizon, un incendie, les minces lèvres d’un grand incendie. Brasier impossible à maîtriser. On ne va pas pouvoir le contenir davantage.
Lointain encore, encerclant déjà, que lui seul voit.

Comment parler au nom de ceux qui ne parlent pas ? Dans « Les Ravagés », Henri Michaux explore l’art des hôpitaux psychiatriques, où survivent encore nombre d’autistes. Entre la surface des tableaux et le gouffre des consciences, il voyage aux lisières d’un visage pour mieux approcher ce qu’est l’aliénation. 

 

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