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Fermer les yeux ou mieux les ouvrir ?

L’Embellie, René Magritte, 1962 © Christie’s / Artothek / La Collection © Adagp, Paris 2017
L’Embellie, René Magritte, 1962 © Christie’s / Artothek / La Collection © Adagp, Paris 2017

Depuis Voltaire et son Candide, on aime bien chambrer les optimistes : « L’optimiste, c’est celui qui commence ses mots croisés avec un stylo à bille… » Mais c’est avec eux qu’on préfère partir en vacances, pas avec ces rabat-joie de pessimistes ! D’ailleurs, les médecins préfèrent soigner des optimistes : toutes les recherches montrent que ces derniers, loin d’être insouciants (« tout ira bien quoi que je fasse »), se prennent mieux en charge. De nombreux travaux montrent que parmi les personnes à qui l’on fournit des informations potentiellement inquiétantes sur leur état de santé (« si vous êtes blond, risque de cancer de la peau », « si vous fumez, risque de bronchites et de cancer », etc.), les optimistes prennent ensuite davantage de décisions pour se protéger des risques annoncés que les pessimistes : ils sont persuadés, à juste titre, que leurs actes peuvent exercer une influence sur leur destin. Les preuves expérimentales abondent quant aux bénéfices de l’optimisme réaliste, et confirment ainsi la remarque volontariste de Clemenceau : « L’avenir, ce n’est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons faire. » 

L’optimisme est une aptitude mentale, avec des conséquences comportementales. L’aptitude mentale : face à un problème, supposer que des solutions existent. Les conséquences comportementales : agir pour que ces solutions surviennent. Au départ, pessimisme et optimisme s’appuient sur deux fonctions cérébrales naturelles, propres aux mammifères : le pessimisme sur l’anticipation des problèmes et la recherche active des dangers ; l’optimisme sur la quête de solutions dans l’environnement. Lorsque ces deux fonctions s’équilibrent, on est un « réaliste ». Si l’une prend le dessus sur l’autre, on est un optimiste ou un pessimiste. Le plus souvent, optimisme et pessimisme coexistent en chacun de nous. C’est comme être droitier ou gaucher : nous avons une main préférée, mais nous pouvons aussi utiliser l’autre ; c’est juste moins facile, et du coup nous sommes moins habiles. Nous avons besoin d’optimisme et de pessimisme, comme de nos deux mains. Et besoin aussi d’écouter leurs deux voix selon les moments, ou de voir l’optimisme comme un mode de réponse aux problèmes soulevés par le pessimisme. L’idéal est finalement d’être à la fois pessimiste (pour voir les problèmes) et optimiste (pour voir les solutions) ! 

Paradoxalement, c’est l’optimisme qui conduit au réalisme, parce qu’il pousse volontiers à se confronter avec le réel, à s’engager dans l’action, pour voir ce qui se passe et recueillir alors des informations pour nourrir les actions suivantes. Le pessimisme est plus souvent irréaliste car il se nourrit de certitudes préétablies (« inutile d’essayer ») et de non-engagement dans l’action ; d’où sa résistance au changement, car nos changements se nourrissent d’actes plus que d’intentions. L’optimisme repose sur de l’humilité (« je ne peux pas vraiment savoir ce qui va se passer, j’espère juste que ça ira et je fais ce qu’il faut pour »), là où le pessimiste repose sur de l’orgueil (« je sais déjà ce qui va se passer »), même si cet orgueil est teinté de tristesse. 

« Mais le monde va si mal, comment rester optimiste ? », disent certains. L’actualité semble leur donner raison. On a parfois l’impression, à la lecture des quotidiens ou face aux journaux télévisés, de se trouver devant les portes de l’Enfer  décrites dans La Divine Comédie de Dante, au-dessus desquelles est inscrit : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. » Est-ce que nous allons bientôt l’écrire, nous aussi, au fronton de nos maternités et autres services d’obstétrique, en guise de message d’avertissement aux générations futures ? Si l’on prend le pouls du monde en regardant les titres de la presse ou des journaux télévisés, et si l’on écoute certains Cassandre politiques ou journalistiques, ce serait une bonne idée, car notre planète donne parfois l’impression d’être, pour beaucoup de ses habitants, un enfer : guerres, terrorisme, violences, persécutions, assassinats, injustices, spéculations, fraudes fiscales… L’enfer, vraiment ! Et de quoi devenir, ou rester, profondément pessimiste.

Mais, en ouvrant mieux les yeux et en examinant les faits, rien que les faits, le monde ne va pas si mal, et même s’améliore de décennie en décennie ! Les guerres sont de moins en moins nombreuses et de moins en moins meurtrières ; la torture et la peine de mort sont en recul ; le fait de battre les femmes, les enfants et les animaux est de moins en moins considéré comme normal ; esclavage, racisme, sexisme apparaissent scandaleux et rétrogrades… Ces progrès concernent tous les domaines : l’éducation, la santé, la pauvreté, la couche d’ozone, la déforestation, etc. Dès qu’on se penche sur ces dossiers chiffres en main, l’évidence saute aux yeux : l’humanité tend plutôt à progresser.

Bien sûr, la situation n’est pas parfaite, il y a encore trop de violences, d’injustices, d’absurdités. Bien sûr, ces progrès ne se font pas de manière linéaire, et il y a des périodes de recul et de régression, comme pour la démocratie et le terrorisme en ce moment. Bien sûr, il existe des dossiers urgents, comme le réchauffement climatique, à propos desquels il convient d’agir vite. Mais sur la durée, impossible de contester ce message d’espoir : les humains ne sont pas si fous, ni si cruels, ni si égoïstes, et leurs sociétés évoluent globalement vers le mieux.

Nous avons besoin de pessimistes et de lanceurs d’alerte, pour nous ouvrir les yeux sur les malheurs et les malversations ; et nous avons aussi besoin des optimistes, qui nous rappellent que le changement est possible et que des actes à notre portée peuvent tout changer. Pour autant, ne racontons pas de bobards au peuple ni aux gens : les seuls propos optimistes que l’on écoute, ce ne sont pas les incantations creuses et factices, mais les propos « optiréalistes », ceux qui apportent chiffres et preuves à l’appui de leurs convictions, et déclinent les actes possibles. Ceux-là seuls sont convaincants et contagieux. Car l’optimisme ne doit pas être qu’une espérance – comme dans le mot célèbre de Voltaire (encore lui, décidément) : « Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion » –, mais une vision étayée, puis une action. 

 

Références : 

  • Jacques Lecomte, Le Monde va beaucoup mieux que vous ne croyez, Les Arènes, 2017
  • Steven Pinker, The Better Angels of our Nature : Why Violence Has Declined, Penguin, 2011
  • Bernard Rimé, Le Partage social des émotions, PUF, 2015 (rééd.)
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