La voix du poète

Tao-tö king

Lao-tseu, Tao-tö king, LVII, Traduit du chinois par Liou Kia-hway, relu et préfacé par René Étiemble
© Éditions Gallimard, 1967

Un État se régit par les lois.
Une guerre se fait à coups de surprises.
Mais c’est par le non-faire
qu’on gagne le monde entier.
Comment le sais-je ?
Par ce qui suit :

plus il y a d’interdits et de prohibitions,
plus le peuple s’appauvrit.
Plus le peuple possède d’armes efficaces,
plus le désordre sévit dans le pays.
Plus on acquiert de technique,
plus en découlent d’étranges produits.
Plus se multiplient les lois et les ordonnances,
plus foisonnent les voleurs et les bandits.

C’est pourquoi le saint dit :
si je pratique le non-agir,
le peuple se transforme de lui-même.
Si j’aime la tranquillité,
le peuple s’amende de lui-même.
Si je n’entreprends aucune affaire,
le peuple s’enrichit de lui-même.
Si je ne nourris aucun désir,
le peuple revient de lui-même à la simplicité.

 

Contre les monolithes des partis, Emmanuel Macron a-t-il conduit une campagne taoïste ? Et suivi, lui, le plus jeune des candidats, les leçons de Lao-tseu, qu’on appelle « le Vieux » parce qu’il aurait médité quatre-vingt-un ans dans l’utérus de sa mère avant de naître au VIe siècle avant Jésus-Christ. La date est sans doute erronée, comme tout ce que la tradition rapporte de l’ermite auteur du Tao-tö king, poème métaphysique sibyllin qui constitue aussi un art de gouverner. Lao-tseu invite le prince à être comme l’eau : « qui est apte à favoriser tous les êtres / et ne rivalise avec aucun ». Il rappelle que « le saint n’a pas d’esprit invariable, / il fait sien l’esprit du peuple ». Et que « seul le rien s’insère dans / ce qui n’a pas de failles ». De quoi susciter des milliers d’exégèses contradictoires… Et nous aider peut-être à comprendre comment un candidat parvient à disparaître suffisamment pour devenir le fantasme favori des Français. À rayonner sans s’exhiber, à s’imposer sans s’affirmer, à esquiver plutôt qu’à frapper. Un Machiavel libéral qui saurait mouvoir le peuple sans le bousculer : « On régit un grand État / comme on fait frire un petit poisson », sans trop le remuer. Les Français ont choisi de porter en tête du premier tour un homme providentiel paradoxal, qui se ferait creux pour accueillir un monde mouvant. Contre Marine Le Pen, puisse-t-il maintenant les convaincre que la modération et le pragmatisme sont les meilleures armes pour unifier un pays. 

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