Reportage

Dix jours en mer sur Le Stefan Cel Mare

Reportage

© Manon Paulic
© Manon Paulic

AU LARGE DES CÔTES LIBYENNES. Il est six heures et demie du matin. La timonerie est plongée dans le silence et l’obscurité. Sur l’écran de surveillance du patrouilleur roumain Stefan Cel Mare, la caméra thermique transmet l’image d’une tache blanche sur un fond noir qui ondoie. Une source de chaleur sur une eau glaciale. Une énième embarcation de migrants sur la mer Méditerranée. 

« Depuis Tripoli, il leur faut environ six heures pour traverser les 12 milles marins (22 kilomètres) qui séparent la côte libyenne de la ligne de démarcation des eaux internationales », explique Catalin Paraschiv, le capitaine du navire. En embarquant vers une heure du matin, comme c’est souvent le cas, les migrants savent qu’aux premiers rayons du soleil, ils arriveront en zone internationale. Il sera alors temps pour eux d’appeler au secours avec, comme le racontent des gardes-côtes, un téléphone satellite confié par le passeur à l’un d’entre eux. Ils ont été briefés et rassurés : la traversée dans la nuit glacée sera -périlleuse, mais l’Europe viendra les sauver. 

« Nous ne pouvons pas les laisser mourir en mer, les passeurs l’ont bien compris. » 

Le Stefan Cel Mare se rapproche du bateau pneumatique gris qui devient désormais visible à l’œil nu. Il semble venir de nulle part. À califourchon sur chacun des boudins, deux grappes d’hommes et de femmes patientent immobiles, sans gilet de sauvetage ni chaussures, moteur éteint. Dans le petit matin, 130 silhouettes se détachent. Catalin Paraschiv s’est habitué à ce spectacle désolant. Depuis sept ans, sous la tutelle de l’agence européenne Frontex, ce commandant et son équipage composé de 25 gardes-côtes roumains quittent la mer Noire pendant deux à trois mois pour venir prêter main-forte à la Grèce et à l’Italie, dépassées par la crise migratoire. Ils représentent la police des frontières, mais leur mission au sein de l’opération Triton (active depuis novembre 2014) relève principalement du sauvetage. « On ne parle pas de migrants dans ce type d’opérations, dit-il, mais de personnes en détresse. » 

Soumis aux lois du pays qu’il assiste, le patrouilleur roumain obéit aux ordres du Centre de coordination de sauvetage maritime (MRCC) de Rome. Ce dernier centralise les appels S.O.S. et organise les opérations conjointes entre les navires français, roumain et norvégien qui patrouillent actuellement dans la zone de détresse. C’est lui qui, la veille, a dévié le Stefan Cel Mare de sa trajectoire pour le faire entrer en zone dite « M3 ». « Ces appels au secours étaient prévisibles, remarque Catalin. Pendant trois jours, la mer a été très agitée et les passeurs ont dû suspendre leur trafic. Maintenant que le temps se calme, ils vont rattraper leur retard. » Et relancer leur usine à naufrages organisés. 

Ce matin, plusieurs vaisseaux naviguent dans la zone, où sept embarcations de migrants ont appelé au secours, les unes après les autres : les trois bâtiments mobilisés par Frontex, dont le norvégien Siem Pilot qui peut accueillir jusqu’à un millier de personnes, des bateaux d’ONG tels que l’Aquarius, ainsi que les navires des autorités italiennes et de l’OTAN. Pour sa huitième et dernière mission de l’année, le Stefan Cel Mare se voit confier la prise en charge de trois embarcations, soit l’équivalent de 381 migrants – une capacité maximale pour ce bâtiment de 66 mètres de long sur 10 mètres de large. 

Les gardes-côtes sont prêts. Ils ont revêtu, par-dessus leur uniforme, une combinaison blanche, un masque de protection, des gants en latex pour se protéger d’éventuelles maladies infectieuses et un gilet de sauvetage. Les premiers à établir un contact physique avec les migrants portent aussi un gilet pare-balles. L’opération peut commencer. 

À bord de leur zodiac, deux policiers s’approchent de l’embarcation en détresse tout en maintenant une distance de sécurité par rapport aux migrants. Épuisés, ils pourraient tenter de monter par surprise et provoquer un mouvement de panique, se noyer… La priorité est de fournir un gilet de sauvetage à chacun avant de procéder au transfert. Cinq par cinq, ils sont embarqués sur le patrouilleur. 

Pour ces gardes-côtes missionnés par Frontex, le sauvetage en mer est devenu un exercice familier. Chacun maîtrise la tâche spécifique qui lui est confiée. Le processus est suivi à la lettre : une fois hissé sur le navire, chaque migrant reçoit un bracelet numéroté, passe ses mains sous un jet désinfectant et est soumis à une palpation de sécurité. Il est ensuite brièvement interrogé (âge, nationalité et état de santé) avant de s’asseoir sur le pont, emmitouflé dans une couverture de survie. L’opération se déroule sous la vigilance d’un policier casqué et armé dont la présence sur le pont supérieur est destinée à garantir le maintien de l’ordre. Un membre de l’équipage explique : « On ne peut pas prévoir leurs réactions, on ne connaît pas leurs histoires. Il faut rester vigilant. » 

Pendant près de cinq heures, les migrants défilent. Ils semblent revenir tout droit de l’enfer. Leurs pantalons ne tiennent plus que par des morceaux de ficelle et cela fait bien longtemps que leurs chaussettes trouées ne protègent plus leurs pieds. Des hommes s’accrochent à leur bonnet, seul bien qu’il leur reste, et se laissent guider, les yeux vides. Un homme remercie Dieu, à genoux sur le pont du navire. Une femme, grelottant dans son long manteau trempé, ne retient plus ses larmes. Enceinte de neuf mois, elle est exténuée. 

La plupart des rescapés sont -originaires du Nigeria, du « Biafra » comme -l’affirme un vieil homme semblant ignorer que l’État sécessionniste a cessé d’exister il y a bien longtemps. Ils viennent aussi de Somalie, d’Érythrée, du Tchad, du Ghana, du Burkina Faso, du Liberia, de Gambie, du Sénégal, du Mali et de Guinée-Conakry. Beaucoup d’entre eux ont une vingtaine d’années. 

Dans la foule qui s’épaissit peu à peu, une poignée de jeunes Marocains se distingue. Contrairement aux autres, ils portent des chaussures et possèdent un sac de sport contenant un casque de musique, un smartphone et des affaires de rechange. L’équipage se tait mais garde un œil sur eux. Ils semblent avoir bénéficié d’un traitement privilégié de la part des passeurs et paraissent donc -suspects. La -responsabilité de -l’enquête reviendra, une fois sur terre, aux autorités italiennes mais l’équipage prend soin de collecter des indices sur le terrain. Le capitaine insiste : « Notre travail est en premier lieu de stopper le trafic de migrants et d’arrêter l’activité des passeurs. » 

Il est près de 14 heures lorsque la première étape du sauvetage prend fin. À bord du zodiac, deux gardes-côtes repartent explorer la zone où se trouvent les trois bateaux pneuma-tiques désertés. « On cherche des preuves pour montrer qu’il s’agit bien d’un business organisé », explique Sorin, l’officier de navigation. Vêtements abandonnés, bouteilles en plastique, paquets de gâteaux éventrés, une batterie de téléphone et cinq bidons d’essence. « Avec ces indices, on peut deviner la distance parcourue, poursuit-il. Ils avaient peu de provisions et deux bidons seulement ont été utilisés. » Les embarcations n’étaient pas équipées pour tenir une longue distance. 

Une fois ces indices photographiés, les moteurs sont volontairement endom-magés et les gardes-côtes mettent le feu aux embarcations « pour éviter tout accident avec un bateau de pêche la nuit ». Dans la timonerie, on continue de surveiller la mer pour repérer des passeurs qui viendraient récupérer leurs bateaux. Le capitaine soupire : « C’est un travail de fourmi. Pour arrêter un passeur, il faut l’avoir déjà repéré sur d’autres opérations de sauvetage. C’est un processus très lent. » Et rares sont les fois où les trafiquants se font coincer. 

Le Stefan Cel Mare reprend sa route en direction de Trapani, un port sicilien situé non loin de Palerme. La traversée est longue : 280 milles marins (500 kilomètres) sur une mer qui, à tout moment, peut de nouveau s’agiter. Sur le pont principal, on donne régulièrement aux migrants de l’eau et des barres protéinées. Réchauffés par le soleil, beaucoup s’en-dorment. L’enfer est derrière eux, l’adrénaline retombe soudainement. 

Pendant deux jours, l’équipage se relaie pour les surveiller. Le navire avance à faible allure. En contact constant avec le centre de coordination, il attend l’autorisation d’entrer dans les eaux territoriales -italiennes. Au fil des heures, l’énergie regagne les rescapés et des tensions entre migrants commencent à se faire sentir. Mario, un douanier italien présent sur le navire pour assurer la liaison avec les autorités de son pays, est de plus en plus nerveux. « Vous imaginez un mouvement de panique ou de rébellion avec tous ces hommes ? À 25 contre 220, l’affaire est vite pliée. » 

Le ministère de l’Intérieur italien donne finalement son feu vert : le troisième jour, à 8 h 30, le Stefan Cel Mare accoste dans le port de Trapani. La police nationale, la douane, des gardes-côtes italiens ainsi que des médecins bénévoles de la Croix-Rouge et de l’association Misericordia sont prêts à prendre le relais. Les médecins montent à bord pour vérifier l’état de santé de chaque migrant avant que le signal du débarquement ne soit donné. Plusieurs cas de gale sont détectés et six femmes enceintes sont prises en charge. Une ambulance évacue un père et son bébé pendant que les migrants sont répartis par « catégories » sous une longue tente. Leur prochaine destination est le hotspot, où ils seront interrogés plus longuement par les autorités et pourront présenter une demande d’asile. 

L’équipage est épuisé mais soulagé. En trois mois, il a secouru 996 migrants, dont 750 hommes, 91 femmes et 155 mineurs. Il est l’heure pour lui de repartir à Constanţa, en mer Noire, et reprendre son travail à la frontière roumaine. 

Alors que le bateau s’éloigne progressive-ment du port, les 381 migrants fixent le navire qui les a sauvés. Quelques applaudissements timides se font entendre, puis ce sont finalement des groupes entiers qui se lèvent en frappant des mains pour remercier et dire adieu à l’équipage. 

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