Je ne suis pas seulement la fille de mes parents et la sœur de mes sœurs. Je suis aussi l’enfant et la compagne de personnages de fiction qui ont, pour moi, autant de réalité que des êtres de chair et de sang. J’ai commencé à lire les romans de François Mauriac à l’adolescence, et depuis ses personnages m’accompagnent, présences inquiétantes et sombres qui peuplent mon univers mental. Il m’arrive de leur parler, de chercher auprès d’eux de la consolation. Thérèse aux doigts jaunis par les cigarettes. Fernand Cazenave et son cœur torturé. Le « vilain, sale et bête » Sagouin.

Pendant les rencontres en librairie, il arrive qu’on me demande pourquoi, dans mes deux premiers romans, je me suis intéressée à des « monstres ». Ce terme, d’abord, m’a fait frémir. Il me semblait qu’en disant cela mes lecteurs posaient un jugement définitif et donc injuste sur mes personnages. Qu’est-ce qui leur faisait dire qu’Adèle, héroïne de Dans le jardin de l’ogre, ou Louise, la nounou de Chanson douce, étaient des monstres ? Le fait, peut-être, de susciter le malaise. De sortir des attributions qui sont les leurs ou plutôt de les tordre, de les exagérer, de les détourner. Une nounou qui tue. Une épouse et une mère qui sacrifie tout à la satisfaction sexuelle.

On a reproché à François Mauriac sa fascination pour les êtres vils, mauvais, pour leurs penchants mortifères. Certains critiques y ont vu une forme de complaisance. D’autant que les personnages de Mauriac ne sont pas des monstres extraordinaires, des figures romantiques et surhumaines. Ils n’ont pas la force symbolique d’un Quasimodo. Thérèse n’est pas Clytemnestre. Louis n’est pas le roi Lear. Au contraire, leur monstruosité est d’autant plus inquiétante qu’elle se déploie dans un univers marqué par la petitesse, la mesquinerie. Ce sont des monstres du quotidien, des bourgeois qui ont l’apparence de la respectabilité.

En les ancrant dans le réel, Mauriac nous dit une chose qu’il n’est pas aisé d’accepter : nous avons tous en nous un monstre qui sommeille. Et si nous portons tous cette possibilité, c’est bien que nous résistons aux explications faciles, aux prévisions assurées, que nous sommes plus que les animaux domestiques que la société a faits de nous. On ne naît pas monstre, on le devient. Le reconnaître, c’est refuser de renoncer au libre arbitre de chacun, c’est être convaincu que chaque individu est défini par ses choix et qu’il peut, à tout instant, commettre un acte ignoble. On a tendance à dénier l’humanité des criminels, des terroristes, des violeurs. On les compare à des bêtes, des chiens, des porcs. Mais ce que nous dit Mauriac c’est que les monstres n’ont ni cornes ni écailles. Ils nous ressemblent. Ils ne se voient pas à l’œil nu et se fondent dans le paysage. C’est même chez les plus conformes, les plus calmes, qu’il faudrait chercher. « Il était adorable, il m’aidait à porter mes courses », racontent souvent les voisins après un fait divers. Écrire sur les monstres ne revient donc pas à se focaliser sur des êtres exceptionnels, ontologiquement différents des autres êtres humains. Écrire ce n’est rien d’autre que démasquer, brouiller les frontières, se méfier des apparences.

D’où le monstre vient-il ? On est tenté de chercher des réponses, voire des excuses. Combien de fois ai-je entendu des lecteurs m’assurer : « Si Louise est comme ça, c’est à cause de la société. Ce n’est pas vraiment de sa faute finalement » ? Je me suis toujours trouvée bien incapable d’acquiescer. Un écrivain n’a pas le pouvoir d’absoudre ses personnages. Tout ce qu’il peut faire, c’est raconter. Car même les monstres ont une histoire, un passé, une enfance et des éclats de lumière. Chez certains écrivains naturalistes, dont Émile Zola, les hommes ne sont que le produit d’un certain nombre de déterminismes sociaux et génétiques. S’ils sombrent dans la criminalité, c’est d’une certaine façon parce que la misère ou l’alcoolisme atavique les y ont poussés et contraints. Mais il me semble que Mauriac est plus proche d’un romancier comme Dostoïevski qui n’a eu de cesse d’explorer le mystère du Mal. Souvenons-nous de cette citation de Baudelaire tirée de « Mademoiselle Bistouri », du Spleen de Paris, en exergue de Thérèse Desqueyroux : « Seigneur, ayez pitié, ayez pitié des fous et des folles ! Ô Créateur ! Peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire ? »

Dans les romans de Mauriac, les individus demeurent opaques, mystérieux, pétris de contradictions. Le romancier ne s’y comporte ni en sociologue ni en Dieu omniscient. Il plonge dans l’âme fangeuse de ses personnages et s’y perd. Connaît-on mieux les hommes à force d’écrire ? Peut-on prétendre qu’on écrit parce qu’on les connaît ? Je ne crois pas. Je pense au contraire qu’on écrit parce qu’on a renoncé à comprendre et à être compris, parce qu’on sait que l’on meurt tous avec, au fond du cœur, un secret que personne n’aura jamais atteint ou défloré. C’est pour cela sans doute que l’intimité est synonyme de violence. Parce qu’elle est illusion. Dans l’amour on souffre de ne pouvoir atteindre l’autre jusque dans ses tréfonds, dans ses grottes obscures, dans ses silences. En chaque homme, écrit Mauriac, pulse « une secrète vie et c’est souvent au fond de cette boue cachée à tous les yeux, que gît la clef qui nous le livre enfin tout entier ». Écrire c’est tenter d’apprivoiser ce mystère. 

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