Comme l’avait souligné Tocqueville, la France a la passion de l’égalité. Mais, obsédés par l’idée de limiter la fortune des plus riches, nous prenons le problème par le mauvais bout.

Les différences de fortunes entre les plus aisés et les plus pauvres paraissent aujourd’hui vertigineuses. Cela n’est pas nouveau. À Florence au début du XVe siècle, 0,6 % des citoyens payaient un impôt plus de dix fois supérieur à la moyenne des citoyens redevables – eux-mêmes déjà privilégiés. Au début duXVIIe siècle, la reine Marguerite de Valois, épouse d’Henri IV, percevait un revenu annuel de 200 000 livres. C’était plus de 2 200 fois le revenu moyen d’un ouvrier. Une seule de ses robes de bal valait l’équivalent de dix ans de revenu d’un fermier. Louis XIV avait offert à sa maîtresse Mme de Montespan une baignoire en marbre coûtant cinquante années de salaire d’un ouvrier spécialisé…

Comme le montre l’économiste François Bourguignon, les inégalités de revenus au sein des pays ont régressé depuis 1910, avant de connaître un regain à partir des années 1990. En France, les inégalités économiques étaient en 2017 au même niveau qu’en 1999. La proportion des gens dont le niveau de vie est inférieur à 60 % du revenu médian – 1 041 euros par mois – varie peu depuis vingt ans : ils représentent entre 13 et 14 % de la population. Mais cette stabilité est le fruit de la redistribution. En réalité, les écarts avant transferts sociaux s’accroissent depuis une petite trentaine d’années. La révolution numérique a creusé les écarts de revenus.

La focalisation de l’attention sur la question des inégalités, qui débouche inévitablement sur des propositions de ponctions censées résoudre le problème, ne traite qu’un symptôme et non la cause des inégalités économiques. Ces dernières ne sont que la traduction – en même temps qu’elles les accentuent – des inégalités de capital humain. L’accélération du progrès technique favorise en effet l’emploi des travailleurs très qualifiés au détriment des peu qualifiés. Les emplois se polarisent, les hauts revenus se concentrant sur les qualifications les plus demandées. La pauvreté procède d’un déficit de formation. Penser y remédier par de simples transferts économiques n’apporte qu’un soulagement éphémère à une différence de condition bien plus profonde. Si cela suffisait, cela se saurait : la France est déjà l’un des pays les plus redistributifs au monde. Alors que l’écart entre le premier et le dernier décile des revenus avant redistribution est de 1 à 20, il n’est plus que de 1 à 6 après transferts sociaux. L’augmentation de la taxation pesant sur les plus riches fournira le bandage de la plaie, en permettant encore plus de redistribution, mais ne soignera pas la blessure. Seul un système éducatif profondément repensé pour cesser de n’être qu’une désespérante machine à reproduire les inégalités pourra traiter les racines du mal.

Aborder la question des inégalités par le seul point d’entrée des plus riches, c’est oublier que c’est moins l’inégalité que l’absence de perspective de progression sociale qui pose problème. Les travaux de l’économiste Stefanie Stantcheva ont montré que les écarts de revenus sont mieux acceptés lorsqu’ils sont associés à la croyance que la réussite reste possible. Si l’ascenseur social est en panne, c’est encore une fois moins du fait des différences de capital économique que du fait du manque de formation adéquate.

Stigmatiser la richesse est une façon inefficace de traiter le problème bien réel de la polarisation de nos sociétés. Nous serions bien plus inspirés de nous attaquer aux vraies raisons de la pauvreté. 

 

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