Les États-Unis viennent de désigner l’Iran comme un État terroriste, infréquentable. Ce pays est-il plus isolé que jamais ?

Ce sont les États-Unis qui s’isolent. Le fait qu’ils ne respectent plus les accords internationaux et se retirent du traité sur le nucléaire rend paradoxalement l’Iran plus fort. La Grande-Bretagne, par exemple, qui suit habituellement Washington, ne le fait pas. L’Iran est moins isolé aujourd’hui qu’hier.

Le traité avait prévu le cas où Téhéran ferait défaut avec un rétablissement immédiat des sanctions économiques, mais non celui où l’un des autres signataires se retirerait ! Cela donne à l’Iran une légitimité internationale inédite. On connaît la République islamique et ses pratiques pas toujours conformes aux droits de l’homme et au droit international. En l’espèce, elle respectait l’accord signé et s’intégrait dans le concert des nations.

Vous avez un jour déclaré que l’Iran n’est pas un pays démocratique, mais que les Iraniens sont démocrates. Que vouliez-vous dire ?

Que les Iraniens sont devenus républicains ! Dans l’oxymore « République islamique », la République a largement remis l’islam à sa place. En quarante ans, la République s’est incrustée en Iran. C’est un rapport de force unique dans la région. Cette population, qui n’est pas la moins importante démographiquement (82 millions d’habitants), est devenue républicaine. Elle est bien sûr musulmane et chiite, mais elle s’est lassée du cléricalisme ambiant. C’est une réalité nouvelle. 

Quelles sont les conséquences les plus immédiates ?

Ce goût de la République effraie les monarchies du Golfe. Mais ce pays n’a plus d’ambition impériale depuis Darius (VIe-Ve siècles av. J.-C.). C’est même un pays historiquement « loser ». L’Iran a été défait par Alexandre, par les Parthes, les Arabes, les Turcs, les Mongols, avant d’être dominé par les impérialismes russe, turc, anglais puis finalement américain. Ce qui prédomine en Iran n’est pas l’ambition de conquêtes mais l’esprit de résistance, devenu un marqueur fondamental avec la guerre Iran-Irak (1980-1988), lors de laquelle les Occidentaux ont soutenu son adversaire. Ceux qui tiennent aujourd’hui les rênes de l’État sont les enfants de cette guerre. Ces anciens combattants se retrouvent tous derrière l’idée de préservation de la République, qu’ils soient prioritairement religieux, nationalistes ou ressortissants de la bourgeoisie moderne éduquée.

Quelles sont les grandes caractéristiques de l’État iranien actuel ? 

Il est plus solide et fonctionne mieux que ceux qui l’environnent. Le clergé, après une phase où il a cru pouvoir régir seul le pays, a vite passé des compromis. Les mollahs ont compris qu’ils avaient besoin des ingénieurs et des banquiers, et aussi des républicains et des nationalistes. Ce trépied et le compromis pragmatique entre ses trois fractions constituent le fondement de la stabilité de l’État, malgré les crises internes. Par ailleurs, la République a consolidé l’État. L’Iran est une mosaïque de populations dont seule la moitié est perse. En 1979, une grande partie des autres ne parlait ni n’écrivait le persan. Aujourd’hui, en dessous de 60 ans, tout le monde comprend le persan et presque tous le parlent. En quarante ans, le brassage social par l’éducation a été considérable.

L’existence de « modérés » et de « conservateurs » au sein du pouvoir est-elle une réalité clairement identifiable ?

Cette opposition entre modérés – ou progressistes – et conservateurs est une réalité banale de presque tous les États. L’Iran n’y déroge pas. Mais si cette opposition binaire est le seul critère d’analyse, on passe à côté de l’essentiel. Ainsi, dans tous les milieux – les religieux, les nationalistes, les républicains ou encore les technocrates –, on trouve des gens favorables à l’ouverture au monde extérieur et d’autres très hésitants. Et tout ce monde s’équilibre. Un dicton dit : « Entre eux, les mollahs se déchirent les chairs, mais ne se rompent pas les os. » La politique iranienne, c’est 20 % de conservateurs durs, 20 % de modernistes et 60 % de gens qui naviguent en fonction de leurs intérêts locaux ou conjoncturels. Le regard binaire vise à soumettre cet objet politique particulier qu’est l’Iran à une grille de lecture simple : modérés contre conservateurs. ça ne marche pas parce que le régime ne se réduit pas aux seuls mollahs, et parce qu’au fil des compromis internes passés depuis la révolution, la logique politique a dévoré le religieux. Le président actuel, Hassan Rohani, incarne parfaitement les défis, les contradictions et les dynamiques de l’Iran. C’est un religieux chiite convaincu que l’avenir de l’Iran (et du régime islamique) passe par une participation pacifique à la mondialisation. 

Des fondements religieux du régime ou de ses ambitions géostratégiques, lesquels sont prioritaires ?

Les frontières de l’État iranien n’ont plus bougé depuis le XVIe siècle. Cet État se perçoit comme le protecteur des chiites, comme la France a pu être celui des chrétiens d’Orient. Sans vision impériale. Ses ambitions régionales sont fondées sur la préservation du régime et de son territoire. Par ailleurs, les mollahs ont accédé au pouvoir sans aucune expérience internationale. Au début, ils ont pensé exporter leur révolution. Ils se sont vite heurtés au contre-feu des monarchies pétrolières. Depuis, leur politique étrangère est tout entière axée sur la défense de l’État et de ses intérêts. 

Quels sont les buts, les forces et faiblesses de l’Iran et de l’Arabie saoudite ? 

Aucune de ces deux puissances régionales ne dispose d’une importante force militaire. L’Iran maîtrise beaucoup mieux ses affidés que l’Arabie, qui a perdu le contrôle des réseaux djihadistes qu’elle a contribué à créer. Mais le 11 Septembre, les Iraniens se sont soudainement sentis affaiblis face à l’émergence du djihadisme radical. D’autant qu’économiquement, ils sont beaucoup plus faibles que leurs adversaires. Depuis, ils cherchent à préserver des « sanctuaires » régionaux dans l’objectif quasi unique de protéger leur État. Et ils rêvent d’une pacification de leurs relations avec les Occidentaux qui permettrait que leur poids régional soit enfin reconnu.

Des observateurs considèrent que l’Iran est devenu le vrai maître de la Syrie et de l’Irak…

À ma connaissance, ce ne sont pas les Iraniens qui ont repris Mossoul ! Ils n’ont en réalité ni la compétence ni les moyens de « gérer » l’Irak. En revanche, l’Irak est un pays voisin avec une population majoritairement chiite. Que Téhéran veuille y trouver son compte est évident. Mais le rapport avec les chiites irakiens est ambivalent. D’abord, parce que les grandes villes saintes du chiisme, Nadjaf et Karbala, sont irakiennes, pas iraniennes. Et parce que jusqu’ici les Iraniens ont tiré peu de profit de leur présence en Irak. Quant à la Syrie, un haut diplomate iranien m’a dit : « Bachar Al-Assad est un salopard qui massacre son peuple. Mais on ne peut pas laisser tomber Damas dans les mains saoudiennes. » Sur ce thème, il y a un total consensus entre le guide suprême de la révolution Khamenei et le président Rohani, entre conservateurs et modérés, religieux, nationalistes et républicains. 

Comment analysez-vous le rôle de l’Union européenne ?

L’Iran et le problème palestinien sont les deux seuls dossiers pour lesquels les affaires étrangères européennes ont vraiment une politique commune, ancienne et solide qui remonte au dialogue critique à la fin de la guerre Iran-Irak. Il y a donc quelque espoir que l’Union européenne s’affirme face aux États-Unis. Mais cela prendra du temps : il faut adapter les lois et les réglementations européennes pour traiter commercialement avec l’Iran. Ce pourrait être la fin de l’empire américain créé en 1945. Les États-Unis étaient les maîtres du monde occidental. Aujourd’hui, les Occidentaux n’existent plus. Il y a les États-Unis d’un côté, l’Europe de l’autre.

Que se passera-t-il en attendant une éventuelle réaction européenne ?

Dans l’immédiat, la Chine sera le principal bénéficiaire de cette situation. C’est le seul pays capable de répondre aux demandes économiques de l’Iran dans les deux ans qui viennent. Le temps que l’Europe se mette en marche. 

 

Propos recueillis par SYLVAIN CYPEL et LAURENT GREILSAMER

 

Vous avez aimé ? Partagez-le !