C’est toujours dans les moments les plus périlleux et les plus douloureux que je recherche la légèreté. Je la sais souterraine mais vitale, comme l’eau, et je me fais un peu l’impression d’être une sourcière traquant avec sa baguette les vibrations secrètes qui l’aideront à trouver la source.

Quand je lis dans le dictionnaire que la légèreté est le contraire de la force ou de la profondeur, je ne m’y retrouve pas. Je pense que la légèreté est une force, mais aussi un atout, l’élégance la plus élémentaire. Elle est un parti pris. Avec elle je décide de la couleur de ma vie, quels que soient les injustices ou les coups du sort.

La légèreté est un thème à plusieurs variations, dont la principale est sans doute l’humour – pas cet humour potache qui leste et ridiculise, mais cet humour de distanciation qui éloigne le tragique, cet humour de désamorçage. C’est de cette légèreté-là que jaillissent des éclats de joie, d’insouciance et de vitalité, quand tout nous semble morose et sans horizon.

Être léger n’est pas cependant « prendre à la légère ». C’est « prendre », d’abord. Et être impliqué ensuite. S’engager. La légèreté peut naître de ma façon de regarder, ou plutôt de redécouvrir, ce que j’ai sous les yeux, la beauté du quotidien. J’ai toute une collection de photos prises chez moi ou depuis ma fenêtre : une ombre sur le mur, une perspective, un désordre, un reflet, et aussi de photos prises lors de mes marches dans la nature ou dans la ville, la lumière, ou sa lente disparition, les surprises qu’engendrent l’accidenté, l’imprévu, le terrible aussi. C’est le beau derrière le connu, derrière les apparences, et derrière le laid, qui est une déconstruction fascinante à observer.

Je la sais souterraine mais vitale, comme l’eau

D’une autre façon, mais avec la même attention, l’art m’aide à la légèreté. Prendre le temps de regarder L’homme qui marche de Giacometti, d’écouter le Requiem de Mozart, ou de lire un poème de Sylvia Plath me fait du bien. Ces œuvres sont graves, elles sont violentes, elles sont déchirantes, et je les cite à dessein, car malgré leur dimension douloureuse, je me sens moins seule après m’en être approchée. La consolation apportée par un chef-d’œuvre fait une place à la légèreté, lui creuse un nid, un endroit protégé, parce que l’admiration a déplacé le centre des préoccupations intimes, comme le fait une rencontre.

À l’inverse de ces œuvres qui sondent en eau trouble, une autre variation de la légèreté, flamboyante et heureuse, est pour moi Gene Kelly, lorsque dans une rue sombre, déserte et pluvieuse, il ouvre grand les bras, offre son visage au ciel, sourit de bonheur, et danse et chante sous la pluie. L’amour lui donne des ailes et la pluie le comble. Je pourrais citer aussi ce couple de vagabonds traqué par la police, qui marche bras dessus, bras dessous en affirmant : « Nous nous débrouillerons. » Charlie Chaplin et Paulette Goddard, le dernier plan des Temps modernes

Comme eux j’ai trouvé la légèreté dans des moments d’union, d’exaltation et de déraison, des moments qui protègent, comme le ferait une médaille, une image ou un grigri. En les vivant, j’en mesurais la fragilité et la grâce, et je pensais : « Je m’en souviendrai toujours. » Et je m’en souviens.

Mais la plus belle variation de ce thème de la légèreté est pour moi cette apparence de la plus haute, de la plus naturelle, et de la plus rare des légèretés, celle qui a été travaillée, répétée, sculptée. La parfaite, unique et sublime.

Apparition.

L’impulsion précise, périlleuse, millimétrée.

La danse de Noureev. Le saut de Noureev. L’envol de Noureev.

La folie miraculeuse de l’étoile qui dit, je suis l’unique, je suis le dieu, je suis Pégase le cheval ailé, d’un coup frappé au sol la source jaillit, je suis le magicien de l’eau, je suis l’orage et la foudre, je suis l’inatteignable, je suis la perfection.

Pour quelques secondes.

Je suis.

La légèreté faite homme. 

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