Samedi soir : le 1 me propose d’écrire le contre-pied d’un prochain numéro « Comment rouvrir la culture ? ». Je soumets l’idée de raconter le bricolage auquel nous sommes beaucoup à nous être livrés depuis un an pour ne pas perdre le contact avec ce qui fait l’ingrédient principal d’une œuvre réussie, la surprise.

Dimanche après-midi : dans les courriels, le message d’un ami cinéaste, écrivain, pédagogue et commandeur des Arts et des Lettres. C’est le tableau détourné d’un peintre académique mais dreyfusard, Édouard Debat-Ponsan, grand-père de Michel et d’Olivier Debré, dont les œuvres fort abstraites ne portent guère la marque de cette hérédité. Le tableau d’Édouard Debat-Ponsan représente Catherine de Médicis sortant du Louvre, toute de noir vêtue, entourée d’une cour de dames et de quelques messieurs très respectueusement inclinés. Elle a l’air hautain, fermé et méchant, la tête rejetée en arrière et la moue impérieuse. Devant elle une dizaine de dépouilles mortelles d’hommes, certains nus. Le peintre a intitulé son œuvre Catherine de Médicis dévisageant les cadavres de protestants au lendemain de la Saint-Barthélemy. Mon correspondant a remplacé cette légende par « Roselyne Bachelot sortant de son ministère pour s’enquérir de la santé des intermittents ».

Lundi : je reçois un appel d’un ami comédien britannique, membre d’une troupe dont la réputation a franchi les frontières du Royaume-Uni, et même celles du continent. Il me raconte que ses amis et lui sont revenus à la situation de leurs débuts et même pire, puisqu’à leurs débuts ils avaient au moins la ressource de vivre de petits boulots qui, comme celui de serveur dans les bars, ont aujourd’hui disparu pour cause de confinement.

Mardi matin : au téléphone, un vieux camarade qui tient une péniche-cabaret en face de l’île Saint-Louis dont il a su faire un lieu de rendez-vous pour tous les amateurs de jazz. Inutile de préciser que son établissement est fermé. Comment va-t-il ? « Dieu merci, nous touchons 10 000 euros chaque mois et mes employés, grâce au chômage partiel, reçoivent 80 % de leur salaire. »

Mardi après-midi : rue Vivienne, je croise un copain comédien. Il est furieux : « Qu’est-ce qu’ils attendent pour nous reconfiner, qu’on en finisse avec ce virus et qu’on puisse enfin reprendre ! »

Mardi soir : je tombe sur une tribune donnée à Télérama par un ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture et ancien directeur du Festival d’Avignon. Son texte s’intitule « Rouvrir les théâtres, oui, mais pas avant les stades de foot ». Prenant appui sur les études qui ont démontré que la « démocratisation » de l’accès à la culture a échoué, il écrit : « On pourrait s’attendre à une réaction du type Gilets jaunes si les supporters de foot étaient moins bien traités que les habitués des salles de spectacle. Ce serait politiquement intenable et cela renforcerait la réaction populiste, argumentant qu’il y aurait alors deux poids deux mesures : le maintien du mode de vie des élites alors que le peuple laborieux serait privé des matchs sportifs et des grandes fêtes populaires, du carnaval aux feux d’artifice. Autrement dit la réouverture des théâtres aura lieu quand on pourra rouvrir les stades de foot. »

Wer die Whal hat, hat die Qual, dit l’adage allemand : « Qui a le choix a le tourment. » Et qui ne l’a pas a des certitudes. 

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