La semaine dernière, les talibans ont frappé à notre porte. Kaboul était tombée entre leurs mains depuis quelques jours, et nous attendions, sans savoir ce qui arriverait, pensant au moins notre domicile sûr. Et un soir, ils ont frappé. Deux hommes, les armes à la main, le visage à demi masqué et portant le perahan tunban, le vêtement traditionnel pachtoun. Quel âge pouvaient-ils avoir ? Vingt-cinq ans, trente tout au plus. Aucun homme n’était présent chez nous hormis mon père. Les talibans sont entrés et ont annoncé, sans hausser la voix, qu’ils voulaient fouiller la maison. Mes sœurs et moi, nous nous sommes réfugiées dans un coin en remettant nos voiles à la hâte, terrorisées.

Les talibans n’ont rien trouvé dans notre maison ce soir-là. Mais, en partant, ils ont juré qu’ils reviendraient bientôt. Cette menace a terrifié mon père, qui travaillait jusque-là pour l’ancien gouvernement. Elle m’a épouvanté, moi aussi, qui milite depuis de longues années pour le droit des femmes, pour l’éducation des jeunes filles à travers différentes organisations. Nous avons quitté notre maison dans la panique et fui aussi loin que possible, dans un quartier distant de Kaboul, où personne ne pouvait nous reconnaître et donner notre adresse. Nous y avons retrouvé un semblant de sentiment de sécurité, mais pas de tranquillité : nous sommes désormais proches de l’aéroport, d’où nous parviennent hurlements et bruits de balles.

Le cauchemar que nous avons vécu le soir où les talibans ont frappé à notre porte, c’est celui de tout un pays. Jusque-là, je me réveillais chaque matin pleine de confiance et d’optimisme. Je partais au travail avec l’envie de bâtir un meilleur avenir pour ma famille, mon pays et moi-même. À l’image de beaucoup de jeunes femmes afghanes, ma vie était guidée par le souci d’apporter des changements positifs à notre communauté. Je soutenais des femmes et des enfants qui avaient désespérément besoin d’aide. J’ai milité pour leurs droits, je me suis battue pour qu’on se soucie de leur sort. Et il me semble aujourd’hui que ces années de luttes, d’efforts constants, ont été réduites à néant. En quelques heures, les espoirs que je portais ont été écrasés par les bottes de ces jeunes soldats, mes rêves dissous dans ce cauchemar qu’est devenue notre existence. Ce soir-là, j’ai eu le sentiment d’éclater en mille morceaux, et que la fin était arrivée, la fin de la vie pour moi. Et pas seulement pour moi. Pour l’Afghanistan tout entier.

Personne autour de moi ne souhaite revenir au temps de l’ancien régime taliban, quand des gens innocents étaient massacrés sans raison, quand régnait l’injustice, quand les femmes étaient forcées de rester chez elles pour souffrir en silence, quand l’Afghanistan renonçait à la moitié de la précieuse contribution de sa population, au milieu de tant d’autres horreurs. Tous ceux que je connais ont perdu le sommeil, à force d’inquiétude pour l’avenir, de sentiment d’impuissance, d’effondrement de leurs rêves et de leurs souvenirs, ramenés à la poussière.

Le souvenir des talibans était un cauchemar qui hantait le peuple afghan. Il a maintenant repris corps et est devenu la réalité à laquelle nous devons faire face. Nous avons perdu notre pays adoré, notre foyer, notre terre nourricière, et jusqu’à notre beau drapeau, dont chacune des couleurs affirmait quelque chose de notre histoire, de notre résistance, de notre bravoure, en somme de notre liberté. Ce drapeau était le symbole de notre identité, de notre dignité. Et maintenant ? C’est la bannière des talibans qui flotte sur la ville, comme si nous avions pénétré dans un autre pays. En voyant hissé ce drapeau sans couleurs, c’est le cœur de tous les Afghans à travers le monde qui s’est brisé.

J’entends certains dire que les talibans ont peut-être changé, que les choses pourraient être différentes. Mais de quel changement parle-t-on ? Comment pouvons-nous vivre sous leur joug, comment pouvons-nous accepter le pouvoir de ceux qui ont déjà assassiné des centaines d’innocents ? Rien ne pourra nous faire oublier le souvenir de ce qu’ils ont commis la dernière fois qu’ils régnaient sur le pays, les tortures publiques, la pauvreté, la peur et l’injustice, et bien sûr le martyre des femmes afghanes. Peut-on vraiment croire que rien de tout cela ne reprendra ? Les talibans sont un groupe radical qui ne changera pas, il n’y aura jamais de respect des opinions divergentes dans un monde dominé par leur loi. Il n’y aura que leur idéologie, imposée par la force. Je ne peux déjà plus aller à l’université pour finir mon diplôme. Je ne peux plus aller au travail pour encourager le volontariat. C’est comme si la vie s’était arrêtée en un instant, comme si les vingt ans écoulés n’avaient été qu’un rêve et que notre vie de cauchemar avait repris. Les gens avec qui je parle sont comme moi, ravagés par la tristesse et le désespoir, par les larmes et la terreur. Beaucoup ne voient d’autre avenir possible que la fuite et le refuge hors du pays. Tellement de gens essaient de fuir l’Afghanistan en ce moment. Mais pour moi, sans visa, je ne vois pour l’instant aucune porte de sortie. Juste une vie qui n’est plus vraiment une vie, dans un pays où je crains de perdre ma liberté de mouvement, de travail, d’éducation. Avec les talibans, nous sommes prisonniers de notre pays, et les femmes afghanes ont peur de redevenir prisonnières de leur maison. 

 

Traduit de l’anglais par Julien Bisson

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