Un nouveau gouvernement dirigé par Benyamin Netanyahou, incluant huit ministres d’extrême droite, conduit la politique israélienne depuis le 29 décembre. Êtes-vous inquiets ?

Eva Illouz : Plus qu’inquiète, je me sens, comme une partie d’entre nous en Israël, en deuil. Je ne sais pas encore si ce deuil est celui de la démocratie… Mais avant de faire part de mes états d’âme, je voudrais faire le point sur la situation et dire tout de même qu’elle est ambivalente. Si on regarde les données électorales des dernières législatives, on constate qu’il y a eu à peine 30 000 voix de plus en faveur de la coalition de Benyamin Netanyahou. C’est très peu, 30 000 voix sur 4,7 millions de votants. Il est donc difficile de savoir pour le moment si nous sommes face à un changement durable ou non. Ce gouvernement est potentiellement fragile. C’est la raison pour laquelle cette coalition conduite par Netanyahou essaye d’aller très vite. Le camp d’en face n’est pas moins nombreux, pas moins puissant que celui qui est en place.

Ou bien alors s’agit-il d’une logique inexorable qui s’est mise en place ? Les religieux au sein de la coalition sont à égalité avec les élus de droite du Likoud, les deux formations ayant chacune obtenu 32 sièges. Mais on peut se demander si ces religieux ne représentent pas des forces sociologiques croissantes dans le pays, d’où une inquiétude quant à l’avenir d’Israël.

Alain Finkielkraut : Sans suivre d’aussi près l’actualité israélienne qu’Eva Illouz, je dois dire que je suis inquiet, et surtout déçu. J’avais été impressionné par l’ancien Premier ministre Yaïr Lapid, certes novice en politique, mais qui a su allier l’exigence de sécurité et l’ouverture d’esprit. J’avais été frappé par son discours aux Nations unies, discours qui n’a eu aucune espèce de retentissement en France, hélas ! Yaïr Lapid avait solennellement affirmé la nécessité d’une solution à deux États. Solution dont on sait qu’elle n’est plus très populaire en Israël. J’espérais donc vraiment la victoire du camp d’en face, comme le désigne justement Eva Illouz. Tel n’a pas été le cas, et nous nous trouvons aujourd’hui – les Israéliens et ceux qui se soucient du sort d’Israël – dans une situation tout à fait paradoxale. Netanyahou apparaît comme le seul homme vraiment pragmatique de sa coalition. Quoi qu’on en pense, c’est un homme politique, donc un homme qui tient compte des rapports de force et qui est très attaché à la poursuite des accords d’Abraham – traités de paix entre Israël, d’une part, et les Émirats arabes unis et Bahreïn, de l’autre – avec la volonté d’y adjoindre aussi vite que possible l’Arabie saoudite. Le Premier ministre sait donc pertinemment qu’il ne peut pas prendre le risque d’une annexion pure et simple de la Cisjordanie.

« Je suis inquiet, et surtout déçu »

On ne peut pas en dire autant de certains de ses ministres les plus radicaux qui sont pressés de légaliser des implantations sauvages dans les territoires occupés. L’un des plus emblématiques, le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, n’a rien trouvé de mieux que de se rendre au mont du Temple, heureusement sans prier. Initiative absurde qui a évidemment exaspéré le monde arabe et les signataires des accords d’Abraham.

Un mois après la constitution de ce gouvernement, toute la question est de savoir si Benyamin Netanyahou va modérer son extrême droite ou s’il en est l’otage. À ce stade, je ne crois pas qu’Israël soit en passe de devenir une démocratie illibérale, mais c’est aujourd’hui une hyperdémocratie dont le système électoral à la proportionnelle place les petits partis politiques en position d’arbitre. Cette coalition en est l’illustration. Le système proportionnel rend Israël très difficilement gouvernable. Voilà où nous en sommes : je suis à la fois déçu du résultat des élections et inquiet de ce qui va venir.

Eva Illouz : L’inquiétude est multiple. Elle porte d’abord sur l’équilibre des pouvoirs qui va être considérablement modifié si le projet consistant à soumettre la Cour suprême au pouvoir de la Knesset aboutit. L’inquiétude porte ensuite sur la place de la religion dans le futur. Vous savez qu’il n’existe pas de séparation véritable entre la religion et l’État. Cette situation ne peut qu’empirer avec ce gouvernement. Enfin, j’ajouterai que la politique de la coalition conduite par Bibi [surnom de Benyamin Netanyaouh] menace l’identité même du sionisme. Son grand inventeur, Theodor Herzl (1860-1904), n’avait aucunement envisagé un État religieux. Dans une formule célèbre, il préconisait que l’armée reste dans ses baraques et les rabbins dans leurs synagogues ! C’était un libéral. Quant à Vladimir Jabotinsky (1880-1940), sioniste devenu l’égérie de la droite israélienne classique mais défunte, il serait horrifié par cette nouvelle situation politique.

Vous avez aimé ? Partagez-le !