Entretien

« Le microcrédit provoque avant tout des désillusions »

Pouvez-vous rappeler le principe du microcrédit ?

Il s’agit de prêts de petits montants, de cinquante à plusieurs centaines de dollars environ. Ces prêts sont généralement de courte durée (pas plus d’un an) et sont destinés à des personnes ­exclues des prêts bancaires classiques. Il faut rappeler que dans les pays du Sud, 80 % de la population n’a pas ­accès au système bancaire. Les femmes sont majoritairement visées : elles représentent 70 % de la clientèle du microcrédit, en particulier en Asie. En Inde, au Bangladesh et en ­Indonésie, 95 % des clients sont des femmes. En Afrique et en Amérique latine, elles en bénéficient mais dans de moindres proportions. 

Pourquoi les femmes sont-elles majoritairement concernées ?

Il y a d’abord l’argument de la justice sociale. On a tendance à penser que les femmes sont plus pauvres et ont davantage besoin du microcrédit. Mais dans de trop nombreux cas, c’est surtout l’argument d’efficacité qui prévaut. Les femmes sont perçues comme étant plus disciplinées que les hommes, plus soucieuses du bien-être familial et par conséquent, plus fiables. Aussi, elles seraient plus sensibles à la pression sociale et rembourseraient mieux. Par ailleurs, dans beaucoup de pays asiatiques, la population féminine est très peu mobile. Les agents de crédit qui passent dans les villages ont beaucoup plus de chances de tomber sur des femmes. 

Le microcrédit représente-t-il un facteur d’émancipation pour les femmes ?

Le microcrédit a construit sa légitimité sur une idée simple : il permettrait de créer des activités génératrices de revenus. Or, il est principalement utilisé pour l’alimentation, les cérémonies ou les biens de consommation durable. En Inde, plus de 90 % des dépenses ont des fins sociales et ne génèrent pas de revenus directs. La création ex nihilo d’entreprise est extrêmement rare. La vente de rue est l’une des activités fréquemment exercées par les femmes. Elles se servent du microcrédit pour améliorer leur condition de travail, par exemple en achetant un frigo pour mieux conserver leurs produits ou en faisant l’acquisition d’une machine plus sophistiquée. Très rares sont celles qui montent une entreprise, tout simplement faute d’opportunités et de clients. Ce n’est pas l’offre qui va créer un marché. 

L’exemple des petits élevages créés au Maroc grâce au microcrédit est-il significatif ? 

C’est surtout un fantasme véhiculé par les promoteurs du microcrédit au ­Maroc. Or une éleveuse qui possède trois chèvres ne va pas en acquérir quinze grâce au microcrédit : il faut du pâturage, de la main-d’œuvre et un accès à un marché proche. La potentialité de développement de l’élevage est assez limitée. 

Qu’est-ce que l’arrivée du microcrédit a changé pour les femmes ? 

Cela n’a pas été révolutionnaire.  Dans de nombreux cas, les femmes avaient déjà accès à d’autres sources informelles de financement, qu’il s’agisse de leur famille ou de prêteurs sur gages. Elles ont l’habitude de jongler entre différentes dettes et l’apparition du microcrédit n’a fait que complexifier la gestion de leurs finances. Beaucoup d’Indiennes sont confrontées au surendettement. Ces crédits sont très chers. Le taux d’intérêt s’élève à 30 % par an en moyenne, mais peut dépasser les 100 %. Au lieu d’aider les femmes, le microcrédit risque davantage de les fragiliser. Son fonctionnement est souvent très rigide car il impose des remboursements hebdomadaires ou mensuels et des pénalités en cas de retard. Autre effet pervers, le microcrédit peut se substituer à des politiques plus fondamentales pour lutter contre les inégalités de genre. C’est surtout le cas en Inde où les questions de protection sociale et d’accès à la terre, pourtant cruciales, sont reléguées au second plan. 

Le microcrédit n’a-t-il que des effets pervers pour les femmes ?

Dans un contexte très patriarcal, le microcrédit permet aux femmes de gagner de la visibilité dans l’espace public. Très souvent, les emprunteuses se réunissent en groupe sous l’égide des ONG pour parler de questions économiques, sociales et de leurs droits. Quant au fait que les femmes puissent contracter un crédit en leur nom, cela représente une avancée mais seulement dans certains contextes. En Afrique de l’Ouest, elles gèrent déjà des revenus et font bourse séparée comme au Sénégal où elles sont relativement autonomes. Dans le cas de l’Inde, les revenus ou les crédits féminins sont mal tolérés car, dès que les femmes ont accès à de l’argent, on les soupçonne de faire commerce de leur corps. Nombre de prêteurs exercent une pression sexuelle pour obtenir un remboursement. Pour ces Indiennes, le microcrédit possède l’avantage d’être perçu comme une source de financement légitime. Mais on n’observe pas de changement radical au sein du ménage. Le microcrédit provoque avant tout des désillusions car il n’offre aucune possibilité d’enrichissement. 

Propos recueillis par ELSA DELAUNAY

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