Zakouski

Le sage et l’idiot

Jean-Pierre Léaud et Anne Wiazemsky brandissent Le Petit Livre rouge de Mao, dans La Chinoise de Jean-Luc Godard, en 1967
© Collection Kharbine-Tapabor
Jean-Pierre Léaud et Anne Wiazemsky brandissent Le Petit Livre rouge de Mao, dans La Chinoise de Jean-Luc Godard, en 1967
© Collection Kharbine-Tapabor

Il y a une dizaine d’années, je déjeunais avec l’ambassadeur de Chine en France, accompagné de ses principaux conseillers. Alors que je le complimentais pour l’excellence de son français, il répondit en souriant : « Mais j’ai été à bonne école. – Laquelle ? – J’ai fait l’ENA ! » Il présenta alors ses principaux collaborateurs, ponctuant à chaque fois : « Lui aussi est passé par l’ENA. » -Comment mieux illustrer l’impact que peut avoir le soft power, cette influence culturelle qui permet à un pays de rayonner bien au-delà de ses frontières ? 

La France n’a pas le monopole du soft power. Loin de là. La Chine aussi tente de valoriser ses atouts. Depuis la diffusion dans les années 1970 de la doctrine maoïste via Le Petit Livre rouge, Pékin a changé de message. La Chine parie aujourd’hui davantage sur l’apprentissage du mandarin et sur les délices du canard laqué. Sur ses grands romanciers, ses plasticiens et ses réalisateurs, elle est souvent plus circonspecte. Toute évocation des bienfaits de la liberté d’expression et des libertés publiques a le don de l’exaspérer.

Dans ce numéro du 1, nous nous attachons à mieux cerner et comprendre l’influence réelle de la Chine en France. Qu’en est-il de ses « achats massifs » de terres agricoles et de « châteaux prestigieux » dans le Bordelais ? Faut-il s’inquiéter de ses prises de participation dans quelques-unes des entreprises les plus en vue comme le groupe PSA Peugeot Citroën ou Air France-KLM, quand ce n’est pas l’achat de 98 % du capital du Club Med ? Claude Meyer, conseiller au centre Asie de l’IFRI, nous aide à dissiper quelques-uns des fantasmes provoqués par cette politique d’investissements.

De même, l’histoire de l’implantation des Chinois en France, qui a -commencé dans l’île de La -Réunion, -permet de saisir la diversité de cette immigration. Un siècle et demi plus tard, les immigrés dont devenus des -Français, rejoints depuis les années 1980 par des clandestins souvent très pauvres. Avant de s’enraciner, les Chinois font fréquemment partie des exploités, peuplant les ateliers de confection et les arrière-cuisines, sans compter nombre de femmes contraintes à la prostitution. Une ou deux générations plus tard, de l’énarque établi jusqu’au damné de la terre en passant par le commerçant aisé, l’éventail est large. Ces 600 000 -Français d’origine chinoise aimeraient bien être considérés pour ce qu’ils sont : des citoyens comme les autres. Loin des clichés et des préjugés. À nous, selon le célèbre dicton, de savoir bien regarder la lune désignée par le sage, et non son doigt… 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire