Récit

Besoin de féminité

La seule chose que j’ai vue dans ma mère, c’est l’amour. Ça faisait passer tout le reste – comme avec toutes les femmes… J’ai été formé par un regard d’amour d’une femme. J’ai donc aimé les femmes. Pas trop, parce qu’on ne peut pas les aimer assez. C’est une affaire entendue : j’ai cherché la féminité toute ma vie. Et sans ça, il n’y a pas d’homme. Si on appelle ça être marqué par une mère, moi, je veux bien – et j’en redemande. Je le recommande. Je le conseille vivement. Je ne sens même pas que je suis acquitté de ma dette. Les femmes, je n’ai pas su les aimer, je n’ai pas su donner, tout donner, j’étais trop maigre, trop maigre à l’intérieur, mais je leur ai donné le peu qu’il me restait, parce que la littérature prenait beaucoup.

J’ai été entouré de tendresse, dans mon enfance, et cela fait que j’ai besoin de féminité autour de moi, et que j’ai toujours fait mon possible pour développer cette part de féminité que tout homme possède en lui, s’il est capable d’aimer. C’est parfaitement vrai, mais j’ai comme une vague impression que les mères sont là justement pour ça, pour créer ce besoin, cette part de féminité sans laquelle il n’y aurait jamais eu de civilisation. Un homme qui n’a pas en lui une part de féminité – ne serait-ce que comme un état de manque –, d’aspiration, c’est une demi-portion. La première chose qui vient à l’esprit, lorsqu’on dit « civilisation », c’est une certaine douceur, une certaine tendresse maternelle…

Si les choix politiques sont aujourd’hui si difficiles, c’est que pour l’essentiel, toutes les forces en présence se réclament justement de la force, de la lutte, des victoires, du poing, de la masculinité en veux-tu en voilà. Jette un coup d’œil sur les photos de l’Assemblée nationale. Rien que du mâle, là-dedans, pouah… Des belles têtes de machos sur pied. Tu prends Messmer ou Mitterrand, c’est de vraies têtes romaines, du buste, du gladiateur, du pareil au même, du laurier derrière les oreilles, du millénaire… Pas une voix féminine dans le concert des voix sur l’Europe… C’est pourquoi d’ailleurs on fait une Europe du bœuf et du lard. Pas trace de maternité, dans tout ça… Tant qu’on ne verra pas à la tribune de l’Assemblée nationale une femme enceinte, chaque fois que vous parlerez de la France, vous mentirez ! Il y a dans le monde politique une absence effrayante de mains féminines…

Extraits de La nuit sera calme © Éditions Gallimard, 1974

 

Vous pouvez raconter votre vie, mais pouvez-vous lui donner un sens ?

Le sens profond de ma vie, ça a été deux amours. Un amour total, dévorant, monstrueux – par son exclusion de tout le reste – du roman et de la littérature, qui me rend tous les autres engagements extrêmement difficiles, et qui me donne un air absent. Et, enfin, mon amour de la féminité. Je ne dis pas des femmes, je fais véritablement une sorte de mystique de la féminité, puisque je passe mon temps à réclamer la féminisation du monde.

Et toute votre œuvre, d’ailleurs, est marquée par cela, c’est presque une allégorie ?

Je crois que ma mère, que j’ai racontée dans mon autobiographie La Promesse de l’aube, a joué un rôle décisif dans cet amour de la féminité. Mais si nous regardons autour de nous, il est évident que notre civilisation est en proie à des spasmes virils, profondément menaçants.

D’ailleurs, pour vous, la virilité, c’est un leurre…

Je crois que c’est un des grands problèmes de ce temps, cet abus de la virilité. Cette intoxication, cette infection virile, qui n’a que très peu de rapports authentiques avec la virilité. Je crois que l’Occident, l’Amérique en particulier – toute la littérature américaine, Jack London, Hemingway, aujourd’hui Norman Mailer –, est obsédé par cette virilité. C’est le signe d’une dévirilisation profonde, d’une angoisse qui se manifeste à l’extérieur par le machisme et par des fanfaronnades de virilité, une recherche de substituts virils, dont finalement la bombe nucléaire n’est qu’un exemple grotesque.

Vous accordez un extraordinaire intérêt aux femmes qui, à votre avis, ne sont pas assez considérées…

Si vous regardez la parole du Christ, elle est essentiellement féminine. La voix du Christ était une voix de femme, du moins au sens traditionnel que l’on donne à ce terme. Tendresse, pitié, amour, bonté, pardon. Mais ces vertus sont totalement absentes de deux mille ans de notre civilisation. En dehors de l’inégalité hommes-femmes, qui est évidente, il faut une transformation des valeurs dites masculines en valeurs féminines.

C’est pourquoi je ne comprends pas les mouvements féministes qui se réclament d’une sorte de masculinité, à part égale avec les hommes. Elles devraient au contraire se retrancher de plus en plus, et élaborer des valeurs féminines pour en féconder notre civilisation. Mais c’est sans doute une vue un peu trop idéaliste des choses. 

Le drame des hommes et des femmes, en dehors des situations d’amour, en dehors des situations d’attachement profond, est une sorte d’absence de fraternité. 

Extraits de Jacques Chancel, Radioscopie © les Éditions du sous-sol, 2018.

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