Récit

Un rêve de paradis dans une cage d’escalier

La forme normale du gouvernement de la France, c’est la faillite de l’État.

C’est un point sur lequel s’accordent les libéraux, qui considèrent la dette comme un phénomène structurel – la France s’est bêtement endettée à laisser grossir autour de son cou cet État encore plus scandaleux que le collier de Marie-Antoinette –, et ceux qui voient au contraire dans la dette la façon habile qu’ont trouvée les banques d’exiger de l’État qu’il réduise sans cesse son périmètre d’action. Elles pousseraient ainsi l’État à la faillite pour le forcer à réduire la voilure. Le superbe vaisseau – Paris et ses trois aéroports, comme la vue en coupe d’un long-courrier qu’aucune turbulence historique n’avait réussi à affaiblir – aurait été contraint, en raison d’une avarie financière opportuniste, de couper net ses réacteurs, de privatiser Orly et Le Bourget, et de se passer en plein vol de la colérique poussée du général mythique à qui on a dédié les pistes de Roissy.

Ce grand brûleur à oxygène, cette garenne aux terriers transformés en tuyères et inondés de kérosène, sera cédé, bientôt, à l’unique prédateur connu des États, une multinationale quelconque, et ce sera comme si la France, respectable long-courrier des nations, tombait dans un interminable trou d’air.

J’ai eu cette discussion, précisément, avec mon voisin du sixième, dans l’escalier en spirale d’un immeuble presque aussi vieux que la République et où nous sommes locataires depuis si longtemps que, même sans droit de vote aux réunions de copropriété, nous nous en considérons presque comme des citoyens à part entière – disons des sans-culottes à la veille de la Révolution. Nous en parlons presque comme de notre propriété, propriété dont nos enfants nous autorisent à lentement grignoter les parties communes : footballs impromptus dans la cour, vélos attachés dans le hall, hurlements de faim dans la nuit.

Je dois saluer, à cet égard, l’activisme de mon voisin : c’est lui, le héros de cette histoire, le génie de la Bastille de cette colonne d’air privatisée et inutile. Il a colonisé déjà le hall, avec une table qui sert de bibliothèque participative en dessous des boîtes à lettres, et un lombricomposteur, six étages au-dessus d’elle, qui sert de compagnon à un petit bananier, et fait planer au-dessus de cette culture flétrie et littéraire l’hypothèse luxuriante d’une jungle : quelque chose ici tente péniblement de naître et d’échapper aux catégories écrasantes du public administré par l’État et du privé tentaculaire, quelque chose comme un troisième terme, une sorte de paradis arraché au droit si serré de la propriété privée ou à la définition si pesante et si solennelle qu’on se fait en France de l’espace public, lieu d’une neutralité quasi irrespirable.

Il y avait là comme une respectable issue à ce ping-pong idiot entre la droite et la gauche qui caractérise la vie politique française depuis ma naissance. La gauche nationalise, la droite privatise, le périmètre de l’État oscille selon des cycles seulement interrompus par de spectaculaires et romanesques ratages, qui servent utilement à démontrer, selon la position idéologique qu’on occupe, l’incurie de l’État stratège ou la rapacité des multinationales : l’affaire du Crédit lyonnais, le rachat d’Arcelor par Mittal, les cocasses aventures du plan Calcul et du fabricant français d’ordinateur Bull, les mésaventures d’Alcatel, d’Alstom, d’Areva ou plus récemment de Carlos Ghosn.

Les bons scandales économiques, en France, requièrent toujours la participation de l’État et idéalement, pour que l’histoire soit complète, la trahison d’un haut fonctionnaire parti pantoufler au pire moment possible, ou la surnaturelle apparition d’un Bernard Tapie – les scandales économiques en France sont aussi de délectables machinations romanesques. Des personnages apparaissent, entre privé et public – c’est peut-être en France le lieu le plus littéraire qui soit : ni vraiment ministre ni simplement patron, mais sans cesse rendu chez le ministre ou se partageant un marché avec ses homologues, le capitaine d’industrie à la française, Lagardère, Dassault ou Bolloré, est comme une variante du mousquetaire tiraillé entre le roi, le cardinal et de séduisantes entités capitalistes anglo-saxonnes qui l’invitent sans cesse à trahir sa patrie.

Mon voisin, ce jour-là, désirait justement m’entretenir de ses craintes quant au démembrement de la France par ces fantasmatiques Milady : après les autoroutes et les aéroports, bientôt le gaz et les barrages. C’était la grande loterie nationale et d’ailleurs La Française des jeux était déjà visée.

En adversaire cohérent des privatisations, il m’a proposé un litre de ces eaux noirâtres et fertiles qu’il venait d’extraire de son lombricomposteur. N’ayant pas de jardin, je n’ai pas eu d’autre choix que de refuser son offre, mais j’appréciais l’idée. Son geste constituait un intéressant pas de côté par rapport au pénible duopole que forment les secteurs public et privé : la question, un instant, n’était plus celle de la place de l’État dans le PNB, mais de la quête, irrationnelle quoique exemplaire, d’un espace économique vierge, d’un reste, d’un commun inaliénable.

Et je l’ai pris presque comme un défi littéraire : à moi d’imaginer le capitaine d’industrie qui saura subtilement s’en emparer – ou le député qui le déclarera solennellement propriété inaliénable de la nation. 

[…]
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