Extrait

« J’étais fait pour être jardinier »

Lettre à Pierre Dalloz, 30 juillet 1944

Moi je fais la guerre le plus profondément possible. Je suis certes le doyen des pilotes de guerre du monde. La limite d’âge est de trente ans sur le type d’avion monoplace de chasse que je pilote. Et l’autre jour j’ai eu la panne d’un moteur, à dix mille mètres d’altitude, au-dessus d’Annecy, à l’heure même où j’avais… quarante-quatre ans ! Tandis que je ramais sur les Alpes à vitesse de tortue, à la merci de toute la chasse allemande, je rigolais doucement en songeant aux superpatriotes qui interdisent mes livres en Afrique du Nord. C’est drôle. 

J’ai tout connu depuis mon retour à l’escadrille (ce retour est un miracle). J’ai connu la panne, l’évanouissement par accident d’oxygène, la poursuite par les chasseurs, et aussi l’incendie en vol. Je paie bien. Je ne me crois pas trop avare et je me sens charpentier sain. C’est ma seule satisfaction. Et aussi de me promener, seul avion et seul à bord, des heures durant, sur la France, à prendre des photographies. Ça c’est étrange.

Ici on est loin du bain de haine mais, malgré la gentillesse de l’escadrille, c’est tout de même un peu la misère humaine. Je n’ai personne, jamais, avec qui parler. C’est déjà quelque chose d’avoir avec qui vivre. Mais quelle solitude spirituelle !

Si je suis descendu je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi j’étais fait pour être jardinier. 

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