Ce que l’inégalité fait à la démocratie

Pour chaque membre du Congrès américain, le secteur bancaire rémunère deux à trois lobbyistes chargés de dissuader les élus de réglementer la finance. Apparemment, l’investissement paye : au sortir de la crise financière qui a fait perdre leur emploi et leur maison à des millions de foyers, les bonus distribués par Wall Street représentaient deux fois la masse salariale totale des Américains travaillant à plein temps pour le salaire minimum. 

Ce chiffre saisissant illustre un ressort caché du malaise occidental, le sentiment que les élus ne cherchent plus à améliorer le sort du plus grand nombre. Il est tiré d’une étude présentée fin août devant l’American Political Science Association par Ronald Inglehart et deux de ses collègues de l’université du Michigan : « The Silent Revolution in Reverse : Trump and the Xenophobic Authoritarian Populist Parties » (« La Révolution silencieuse à rebours : Trump et les partis populistes xénophobes et autoritaires »).

Ronald Inglehart avait théorisé à la fin des années 1970 la « révolution silencieuse », ce mouvement de fond qui faisait que la population des démocraties occidentales, ayant accédé à un degré inédit de prospérité et de sécurité, votait désormais moins en fonction de ses seuls intérêts matériels, et davantage en fonction de valeurs – l’environnement, l’égalité, les droits des minorités sexuelles, l’accueil des immigrés. Ce même auteur, au vu des tendances des dernières décennies, et spécialement de celle qui nous sépare de la crise financière de 2008, croit pouvoir affirmer qu’une autre révolution silencieuse s’est opérée, en sens contraire : elle se traduit par la montée dans tous les pays développés, pratiquement sans exception, du vote populiste xénophobe. Rien qu’entre 2016 et 2018, il y a eu le Brexit au Royaume-Uni, l’élection de Donald Trump, l’arrivée de Marine Le Pen en deuxième position à la présidentielle en France, l’émergence de l’extrême droite comme troisième force en Allemagne, et les élections italiennes qui ont porté au pouvoir la fascistoïde Ligue du Nord de Matteo Salvini et les « anti-système » du Mouvement 5 étoiles (et la liste est loin d’être exhaustive).

Une autre recherche récente, celle de Yascha Mounk, politiste allemand enseignant à Harvard, et Roberto Stefan Foa, responsable du World Values Survey, a démontré l’affaissement des convictions démocratiques, génération après génération (Journal of Democracy, juillet 2016). Né dans les années 1930 aux États-Unis, on considère à 75 % qu’il est essentiel de vivre dans un pays démocratique (en Europe : 55 %) ; né dans les années 1950, on pense encore cela à 58 %, en Amérique comme en Europe ; mais né dans les années 1980, on est seulement 30 % en Amérique et 45 % en Europe à trouver la démocratie essentielle. Parmi les jeunes Américains interrogés en 2011, 24 % trouvent même qu’elle est un mauvais, voire très mauvais système. C’est 8 points de plus qu’en 1995. Dans cette démocratie fondatrice, il se trouve désormais un citoyen sur six pour penser qu’un pouvoir militaire serait préférable aux institutions démocratiques (contre un sur seize il y a vingt ans).

Comment expliquer ce rejet des valeurs démocratiques ? Ronald Inglehart a exploré plusieurs pistes. Un retour de balancier conservateur (contre les féministes, les gays, les défenseurs des migrants et ceux de la planète) ; un rejet de l’immigration : les pays développés ont connu des arrivées massives de réfugiés et de migrants économiques accusés de peser sur l’emploi, les salaires, le logement, les budgets publics ; une révolte économique : le constat, aggravé depuis la crise, d’une inégalité croissante, d’une stagnation, voire d’un recul des revenus qui mine la confiance dans les partis traditionnels (la richesse créée dans le monde ces dix dernières années est allée aux pays émergents d’Asie et aux 1 % des personnes les plus riches) ; enfin, le sentiment global d’insécurité : plus on se sent menacé, vulnérable, plus on se fie à des discours autoritaires, xénophobes, anti-élites. Tous ces facteurs se cumulent, dans un contexte de mutation technologique rapide qui crée autant de possibilités que d’angoisses nouvelles.

Mais le facteur inégalité dans la désaffection démocratique est peut-être le plus probant. S’appuyant sur les résultats électoraux des partis d’extrême droite d’une part et sur les écarts de revenus d’autre part dans 32 pays occidentaux entre 1945 et 2017, Ronald Inglehart, Jon Miller et Logan Woods établissent une corrélation stupéfiante : plus la part des revenus captés par le décile le plus riche augmente, plus le vote « autoritaire » augmente. Entre 1945 et 1975 environ, l’inégalité des revenus se réduisait en Occident, le succès des populistes également. Soudain l’enrichissement du décile le plus favorisé s’est mis à augmenter en flèche, passant en quatre décennies de 33 % à 43 % du total des revenus ; le vote populiste, lui, a doublé : de 6 % à 12 %. Avec une ascension accélérée depuis dix ans. Le vote autoritaire est bien un vote protestataire. 

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