Grand entretien

« Elle nous a ouvert les portes de la liberté »

À quel âge avez-vous rencontré Simone de Beauvoir ?

J’avais 15 ans, j’étais en seconde. Je l’ai rencontrée dans un bus ! Dans le 82 que je prenais pour aller à l’École alsacienne – 45 minutes aller, 45 minutes retour – je lisais passionnément les Mémoires d’une jeune fille rangée. À 16 ans, Le Deuxième Sexe a été un coup de tonnerre dans ma vie. Simone de Beauvoir renversait toutes les barrières qui étaient mises sur le chemin des femmes : tout était possible ! On pouvait être comme elle, refuser le mariage, avoir une vie professionnelle passionnante. Elle ouvrait les portes de la liberté.

Ces portes, les ouvrait-elle pour les filles seulement ?

Dans ma classe, nous étions deux ou trois filles à lire Le Deuxième Sexe et à en discuter. Pour tout vous dire, au moins à cet âge-là, les garçons s’en fichaient ! La grandeur de l’œuvre – et de la vie – de Simone de Beauvoir est de donner l’exemple d’une liberté extrême pour l’époque. Elle faisait éclater le concept de nature. Jusqu’à elle, à part quelques rarissimes exceptions – tels Voltaire et Mme du Châtelet, ce couple des Lumières si semblable à celui que formaient Sartre et Beauvoir –, il était entendu que le destin féminin était déterminé par sa nature de reproductrice. À quoi sert une femme ? À porter des enfants, à les élever – quand on est Rousseau, on dit « à faire d’eux de bons citoyens ». De ce pouvoir de reproduction, tout découlait : s’occupant des enfants, une femme devait s’occuper de la maison, du ménage, être l’infirmière du foyer – et, bien entendu, ne pas tromper son mari pour que les enfants ne soient pas des bâtards. Celles qui refusaient ce schéma le payaient très cher. Il n’y avait en réalité pas d’alternative à ce destin. En tant que femme, on avait une place assignée et l’on ne voyait pas bien, avant Simone de Beauvoir, comment y échapper. Les petites filles, et les petits garçons, étaient élevés dans ce stéréotype.

Vous faites écho à la célèbre formule de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient »…

Oui, c’est une phrase libératoire que nous avons saisie comme une bouée de sauvetage, nous, les jeunes femmes des années 1960. Elle déconstruisait l’éternel féminin et nous montrait que ce que la culture nous avait imposé pouvait être modifié. Nous n’étions plus prisonnières d’un système naturaliste.

Avez-vous été sa disciple ?

Je me présente plutôt comme l’une de ces milliers de filles que ses livres ont libérées. À cette femme qui avait choisi de ne pas avoir d’enfants, j’ai écrit dans un hommage publié après sa mort en 1986, dans Le Nouvel Observateur : « Vos filles ne vous oublieront pas. » Elle nous a énormément donné.

On peut lire sur Internet que vous avez prononcé l’éloge de Beauvoir lors de ses obsèques…

J’en aurais été incapable ! Je ne suis pas allée à son enterrement parce que je n’aime ni les cérémonies ni les foules. Dès qu’il y a plus de trois ou quatre personnes, je ne suis pas à l’aise. L’enterrement, je l’ai vécu intérieurement. Je n’avais d’ailleurs jamais éprouvé le besoin de la rencontrer personnellement. C’est arrivé une fois, à l’occasion du film réalisé par Josée Dayan en 1979 (Simone de Beauvoir), trente ans après la publication du Deuxième Sexe. Pour chaque chapitre du livre, une personne différente devait interviewer Simone de Beauvoir, j’intervenais pour ma part sur le chapitre consacré à la mère. Nous avons tourné dans son salon et je l’ai trouvée très froide. Aimable, mais restant sur son quant-à-soi. Cela n’a rien enlevé à l’admiration et à la reconnaissance que j’avais pour elle. Cependant, je considérais et considère toujours que la question de la féminité chez Beauvoir appelle une critique.

Sur quels points ?

Dans son optique militante de la déconstruction, elle est passée complètement à côté de la féminité, qui pour elle était une représentation dont on n’avait pas à tenir compte. Enfant de Freud, je suis en ce qui me concerne plus convaincue par le concept de bisexualité humaine. Nous avons, hommes et femmes, une part variable de virilité et de féminité : un être qui ne serait qu’agressivité ne survivrait pas longtemps, un être entièrement passif non plus. Il y a entre ces deux pôles un curseur qui peut varier d’une personne à l’autre, et d’un moment à l’autre chez une même personne : un rugbyman peut avoir les gestes les plus délicats quand il tient son bébé dans ses bras. Dans le chapitre du Deuxième Sexe sur la maternité, qui est un sujet que je connais, il y a très peu de références. Elle a mal lu Margaret Mead, par exemple. Simone de Beauvoir lisait énormément, mais elle ne lisait pas tout sur tout. Et sur certains sujets, ses références étaient un peu légères. 

Diriez-vous que le féminisme d’aujourd’hui est l’héritier de Simone de Beauvoir ?

C’est une question douloureuse. Simone de Beauvoir est la fondatrice du féminisme moderne et, même si elle ne s’est pas toujours dite féministe, elle a indéniablement régné sur le féminisme jusqu’à sa mort, au milieu des années 1980. Elle n’a pas eu le chagrin d’entendre les critiques très dures qui, très vite, lui ont été adressées. Simone de Beauvoir était universaliste : ce qu’elle disait valait pour toutes les femmes, toujours et partout. Les féministes américaines lui ont reproché d’être viriliste, de faire des femmes de pâles copies des hommes. Carol Gilligan, par exemple, a réintroduit le naturalisme avec son éthique de la sollicitude – le care : pour elle, les femmes sont naturellement empathiques, donc moralement supérieures aux hommes. On a vu revenir le thème de la « grandeur féminine ». Je suis chagrinée parce que je suis beauvoirienne. C’est en grande partie une question de génération : les jeunes femmes sont séparatistes et différentialistes.

Comment définiriez-vous le différentialisme ?

Il consiste à mettre en avant ce qui différencie au lieu de ce qui unit. Il tient aujourd’hui le haut du pavé, des Indigènes de la République aux féministes américaines. Une seule d’entre elles résiste, Judith Butler. Pour elle, tout est neutre : il n’y a pas de genre féminin, pas de genre masculin. C’est une théorie intéressante, mais utopique. Alors que Simone de Beauvoir avait les deux pieds dans le réel et parlait à tout le monde. Elle s’est battue pour la liberté, pour l’égalité, mais aussi pour la fraternité avec les hommes. Si la liberté et l’égalité sont considérées comme des « valeurs occidentales », alors il n’y a plus de droits de l’homme universels. L’humanité, je vous le dis, est un concept qui va mourir de sa belle mort !

Avez-vous l’impression de vivre la fin du beauvoirisme ?

Je ne peux pas me résoudre à vous dire ça ! Je veux croire que ce à quoi nous assistons en ce moment, et qui est aux antipodes du discours beauvoirien, va cesser un jour. Toutes les femmes, où qu’elles soient, ont besoin de liberté et d’égalité.

Pour vous, Simone de Beauvoir a-t-elle sa place parmi les grands philosophes ?

Je n’irais peut-être pas jusqu’à la comparer à Marx comme l’a fait sa fille adoptive, Sylvie Le Bon de Beauvoir. Mais dans l’histoire de la liberté, elle occupe une place éminente. La filiation est évidente entre elle et les Lumières – Voltaire et Émilie du Châtelet qui préfigurent son athéisme, Condorcet. Même si, je dois le reconnaître, le xviiie n’était pas son siècle de prédilection. Ses pôles d’intérêt sont dans la philosophie de son temps. Elle est influencée par Sartre bien sûr, Merleau-Ponty, Claude Lévi-Strauss. Son monde philosophique est l’existentialisme, c’est le cadre intellectuel du Deuxième Sexe.

Plus de trente ans après sa mort, cette œuvre majeure de Simone de Beauvoir est tout sauf oubliée !

C’est vrai, mais je regrette qu’à chaque fois que l’on avance de deux pas, on recule ensuite d’un pas. Il se trouve des voix pour reprocher à Beauvoir d’avoir trahi la cause des femmes parce qu’elle ne reconnaissait pas l’existence de qualités féminines ! Or ce qu’elle a offert aux femmes, c’est un modèle non pas de victime, mais de conquérante. Ça leur a donné une force incroyable. Cette liberté ontologique était stimulante, enthousiasmante. Je lui en resterai reconnaissante jusqu’à mon dernier jour.  

 

Propos recueillis par SOPHIE GHERARDI et LAURENT GREILSAMER

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