La voix du poète

À un loup pelé, gris, errant et solitaire...

Al-Farazdaq (641-728). Extrait d’Ors et Saisons : une anthologie de la poésie arabe classique, traduit par Patrick Mégarbané et Hoa Hoï Vuong © Sindbad / Actes Sud, 2006

À un loup pelé, gris, errant et solitaire,
J’offris un coin de feu au plus noir de la nuit.
Il s’avança vers moi, pas à pas, sans un bruit.
Approche, je lui dis, nous serons tributaires
De ma pauvre pitance et ferons bonne chère.
Je servis ma ration en égales platées
À la lueur du feu, parfois, sous la fumée.
Or il montra ses crocs, dans un rictus méchant.
Je lui dis, la poignée de l’épée bien au loin :
Dînons et pactisons, tu ne trahiras point,
Et soyons comme deux compères bienveillants.
Fusses-tu né humain, ô loup, la Tromperie
Aurait été ton frère, au même lait nourri !
Eusses-tu quémandé d’un autre la pitance
Il t’aurait régalé d’un trait ou d’une lance.
Quiconque se présente en chemin est mon frère
Même si ses parents et les miens sont en guerre.

À la cour omeyyade de Damas, on s’attroupe devant les satiristes, comme pour une bataille de slam. Les alliances entre poètes sont claniques plutôt que religieuses. Et les valeurs bédouines perdurent. Comme l’hospitalité traditionnelle, célébrée ci-dessus. À leurs successeurs, rappelons que la terre n’a pas de propriétaire. 

 

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