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Macron, un roman français

par André-Philippe Côté
par André-Philippe Côté

On le savait depuis Le Cid : « aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ». Mais pour conquérir l’Élysée, outre une ambition hors norme, il fallait un passé de militant et d’élu, avoir livré des batailles, connu des défaites, noué des alliances, obtenu le soutien des appareils pour un jour, si ce jour venait, gagner le désir du peuple.

Rien de tout cela ne s’est produit avec celui qu’il faut désormais appeler le président Macron. Lui qui se rêvait en écrivain français est devenu l’écrivain de la France. Le voici investi de cette charge : poursuivre et raviver le roman national. Il appartient à ce bon élève d’en tirer des pages décisives, mélange d’autorité et d’efficacité, de style fédérateur et de mépris pour le renoncement, de courage et de mémoire. Emmanuel Macron a annoncé la couleur depuis des mois. Sous sa présidence, les Français devront perdre l’habitude de l’habitude. L’ère qu’il nous annonce s’ouvre sur un sentier étroit, un de ces chemins de crête où l’envol côtoie la chute. Macron libère des énergies comme il suscite des allergies, excitant les uns comme il irrite les autres. Après deux quinquennats si décevants qu’aucun président n’a pu se faire réélire – François Hollande ayant même renoncé à un second mandat –, Emmanuel Macron n’a d’autre issue que réussir. Son score le porte autant qu’il l’oblige. Sa gravité soudaine en donne la juste mesure.

Face à celle qui voulait remettre la France en ordre – ou aux ordres –, les Français ont préféré la remettre en marche. Ils vont donc emboîter le pas d’un jeune homme de 39 ans qui se plaît depuis l’adolescence à rêver sa vie, à la réinventer sans cesse, à placer l’espérance au cœur de son existence, en attendant, qui sait, de l’insuffler à un pays tout entier, un vieux pays déprimé, le nôtre. 

Qui est Emmanuel Macron ? Ou plutôt : qui sera le président Macron ?

Inconnu il y a trois ans, le nouveau chef de l’État est une anomalie dans notre paysage politique. Hier encore, bien des observateurs voyaient en lui une bulle médiatique, un météore qui passerait comme passe le printemps ou le mal de tête. À l’évidence, la bulle était en dur, et mieux préparée qu’on ne pensait au dur métier de durer. Le météore ne fait pas que traverser notre ciel. Il veut l’habiter pour cinq ans. Le temps de transcender nos clivages partisans, d’effacer l’atonie nationale et le dégoût pour les politiques qu’aucune campagne n’avait porté à ce point de non-retour.

Passé la surprise, le soulagement aussi pour ceux qui n’imaginaient pas la bannière lepéniste flotter sur le palais de l’Élysée, restent pourtant le doute, la déception, voire la colère de ces nombreux citoyens qui ne se reconnaissent pas dans le nouveau président élu. 25 % d’abstentionnistes. 4 millions de bulletins blancs et nuls. Les chiffres sont éloquents. Aux yeux de ces déçus du système, les élites, de droite comme de gauche, ont trouvé derrière ce visage avenant le meilleur défenseur de leurs intérêts, c’est-à-dire du statu quo, du « que tout change pour que rien ne change » cher au Guépard de Lampedusa. Que nous dit-il, justement, le visage d’Emmanuel Macron ? Il suffit d’entendre grommeler les dessinateurs de presse pour comprendre un trait singulier du président élu dimanche : avec ses faux airs de Boris Vian ou de Jean-Louis Trintignant en jeune premier, c’est un homme qui ne se ressemble pas, un homme qui échappe, qui s’échappe. Une figure libre. Joues creuses, joues pleines ? Rondeur ou lame de couteau ? Rieur ou grave ? Angelot ou Dorian Gray ? Dent dure ou dents du bonheur ? Crayon à la main, les caricaturistes éprouvent toutes les peines du monde à le fixer une bonne fois. Trop lisse, pas de cicatrices, pas d’aspérité par où l’attraper, n’étaient ces pattes ou rouflaquettes un rien décalées, ou son appendice à la pointe cyranesque. 

Du nez, il en a. On ne peut faire grief à cet épris d’aventure d’avoir manqué de flair (ni de vista) dans son entreprise – et on emploie le mot à dessein. Aux pessimistes résignés devant les blocages de notre société et la sclérose de nos mœurs politiques, l’entreprise En marche !, aux initiales de son fondateur, a montré que l’audace, l’innovation, l’obstination aussi à ne jamais faire comme tout le monde, tous ces ingrédients pouvaient conduire au succès. 

Qui sera le président Macron ? « Chacun voit ce que vous paraissez, peu comprennent ce que vous êtes », observait Machiavel. Pour approcher sa vérité, plutôt que de chercher ce qu’il cache, sans doute faut-il s’arrêter sur ce qu’il veut bien dire et montrer de lui. D’abord un intellectuel pétri de culture, de philosophie politique, de romanesque. Adolescent, dans la pièce de théâtre qu’il réécrivit avec la professeur de français qui deviendrait son épouse, Brigitte Trogneux, son intention était de créer de nouveaux rôles afin que davantage d’élèves participent à la représentation. Réécrire une pièce du répertoire – L’Art de la comédie, d’Eduardo De Filippo –, ça ne se fait pas. Comme il n’est guère admis de s’éprendre d’une femme de vingt-quatre ans son aînée, mariée et mère de famille qui plus est. Le jeune Macron n’a pas eu peur de transgresser, au mépris des convenances. Être « disruptif » par ses actes comme dans ses convictions, ce fut très tôt sa façon de vivre. Loin de regretter d’être « venu trop tard dans un monde trop vieux », le futur président a déplié sa vie dans le sens de son cœur comme, plus tard, de ses ambitions, sans cesse mêlées à ses curiosités. 

Il ne l’a pas caché : lauréat du concours général de français à 16 ans, il rêvait d’intégrer Normale Sup. Par deux fois il échoua. Une blessure restée sensible. Longtemps la république d’Emmanuel Macron fut celle des lettres, avant d’être pour trois ans celle des chiffres qu’on manie chez Rothschild. Plus que sa rencontre avec François Hollande, c’est le compagnonnage avec le philosophe protestant Paul Ricœur qui a renforcé son armature intellectuelle. Des jours et des heures de lecture, d’échange, de confrontation d’idées pour jeter des ponts entre la pensée et l’action. Ricœur, nous disait-il dans un entretien paru dans le 1 en juillet 2015, lui a fourni trois apports : une pensée de la représentation en politique ; une analyse de la violence et du mal totalitaire ; enfin, une réflexion poussée de philosophie délibérative. Autrement dit, comment concilier la verticalité du pouvoir, atténuée mais nécessaire, avec l’efficacité de la décision, qui souffre les allers-retours permanents de la délibération. Le philosophe disparu en 2005 a préparé Emmanuel Macron pour d’autres combats. Celui que les purs intellectuels perdent quand ils sont « intimidés par la brutalité du moment ». En se lançant à la conquête du pouvoir, l’ancien étudiant en philo avait en mémoire cette leçon du vieux maître : « Il m’a fait comprendre que l’exigence du quotidien, qui va avec la politique, est d’accepter le geste imparfait. Qu’il faut dire pour avancer. C’est une forme d’affranchissement par rapport à la philosophie : on bascule dans le temps politique en acceptant l’imperfection du moment. »

Il ne croyait pas si bien dire. Quelle pire imperfection que cette France coupée en deux, en quatre, ou même en cinq ou six avec, si on compte bien, un minimum de deux gauches – l’une radicale et l’autre sociale-démocrate, voire sociale-libérale –, de deux droites – l’une modérée et l’autre conservatrice –, d’une extrême droite et d’une cohorte non négligeable d’abstentionnistes ? 

Pour imaginer le président que veut devenir Emmanuel Macron, il faut là encore se reporter aux paroles qu’il prononçait à froid en juillet 2015, alors que l’hypothèse d’être un jour candidat ne perçait guère dans son propos. S’il y pensait de longue main, ce ne pouvait être qu’une perspective lointaine, puisque François Hollande apparaissait alors comme un candidat probable à sa succession. Dans l’esprit de Macron, la démocratie ne se suffit pas. « Elle comporte toujours une forme d’incomplétude. » Par ces propos, il entrait en résonance avec un autre de ses mentors – un mot qu’il récuse –, Michel Rocard, pour qui la démocratie n’était défendue que là où elle manquait. L’explication par Emmanuel Macron de cette atonie vaut d’être rappelée au moment où il s’apprête à assumer la fonction suprême. « Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. » Après de Gaulle, poursuivait alors Macron, « la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu ». 

On ne saurait être plus clair. Au cours de sa campagne, le nouveau chef de l’État s’est ainsi nettement démarqué de François Hollande qui faisait de la normalité un marqueur de sa présidence après ce qu’on avait appelé « l’hyperprésidence » de Nicolas Sarkozy. « Je ne prétends pas être un président normal, a ainsi prévenu Emmanuel Macron le 3 avril dans un entretien au Monde. Je compte être un président qui préside, un président engagé sans jamais être un président de l’anecdote, avec des décisions prises de manière rapide, des chantiers présidentiels suivis de manière prioritaire et un gouvernement qui gouverne. »

Se distinguer des autres. Capter l’attention en rompant avec le train-train, le ronron des discours convenus, la langue de bois inaudible. Croire à l’humain, à l’homme capable, donc mis en capacité d’agir, plutôt qu’au bonheur qu’on voudrait construire à sa place. C’est le style Macron. Il repose sur une conviction : la politique telle qu’elle se pratique depuis les débuts de la Ve République – ne remontons pas à Bonaparte sur le pont d’Arcole ! –, cette politique est devenue inopérante, dépassée, exaspérante pour des Français qui veulent enfin choisir leur destinée commune et décider de leur sort individuel. Les partis politiques ? Il y a longtemps que Macron les tient pour des syndics d’intérêts, des officines pour professionnels de la politique, des instruments de défense de la rente de situation. En rien, à ses yeux, ils ne produisent la moindre idéologie constructive, apte à répondre aux enjeux du moment. Le déroulement de la campagne lui aura donné raison. Enfin, Emmanuel Macron se vit comme un traducteur. C’est sa vision du politique. Prendre aux penseurs le feu des idées les plus adaptées à l’époque pour les traduire en faits, en processus de décision, en mesures utiles pour libérer sans tarder les énergies tout en protégeant les plus faibles, tous ceux que l’esprit de mobilité inquiète et exclut.

Faute de références suffisantes, nul ne peut dire avec certitude qui est le vrai Macron. Les biographies qui ont fleuri ces derniers mois ne percent pas le mystère, bien que retraçant le parcours de ce Picard aux origines pyrénéennes parti conquérir Paris tout en laissant son cœur en dépôt à Amiens. Passé sans transition de l’adolescence aux responsabilités de l’âge adulte – avec famille, enfants et petits-enfants de son épouse –, on trouve sur son passeport le tampon du Nigeria, ce géant d’Afrique où il fit son stage de l’ENA avant de poursuivre sa mission de futur serviteur de l’État à la préfecture de l’Oise. Le destin mit sur sa route Henry Hermand, artisan de la première heure du progressisme français et traceur d’un chemin social-démocrate que les deux hommes entreprirent ensemble de prolonger en l’éclairant de nouvelles balises. « Il n’y eut pas une semaine, ces derniers mois, où il ne me poussât à monter à l’assaut », écrivait Emmanuel Macron dans nos colonnes le 16 novembre 2016, peu après le décès d’Henry Hermand, cofondateur du 1. « Je sais aujourd’hui, sous la lumière obscure de la mort, ce que je lui dois : une certaine joie d’être français et de croire irrésistiblement à l’idée de progrès. » Dans le bagage du nouvel élu, on trouve aussi la grammaire d’une grand-mère maternelle particulièrement aimée, Manette, comme si décidément à ses yeux, les hommes devaient s’accorder à la façon des verbes. « Les mots sont eux-mêmes des événements car ils créent des événements », soutenait le philosophe Tzvetan Todorov. C’est ici qu’on trouvera le moteur le plus puissant du nouveau président de la République, dans cette obsession à trouver les mots qui font mouche pour déclencher l’adhésion et casser la spirale de la désespérance.

Mais on passerait à côté du sujet devenu monarque si on n’évoquait pas cette sensation « macronienne » d’obéir à la main du destin. D’être appelé par des voix – sa propre voix ? – pour inventer, et non pas suivre, sa voie. Macron est en mission. S’il ne croit guère en l’homme providentiel, il n’est pas loin de penser que sa personne n’est rien si elle ne se donne pas à la cause des autres, à un dessein plus grand que lui, qui le dépasse, qui transcende et transfigure le vulgaire terre à terre des carrières. Le dialogue, la bienveillance, autant de notions ricœuriennes qu’il a fait siennes pendant son ascension vers l’Élysée.

Quand on demande à ses proches quel fut le discours de cette campagne qui lui ressemble le plus, ils répondent sans hésiter : sa prise de parole du 8 mai 2016, il y a tout juste un an, à Orléans. Ce jour-là, à la veille du Brexit, Macron se lance dans une ode à Jeanne d’Arc, l’icône du FN de père en fille, pour marquer sa différence. « Elle sait qu’elle n’est pas née pour vivre, mais pour tenter l’impossible, lance-t-il à la foule. Comme une flèche, sa trajectoire fut nette. Jeanne fend le système ». Remplacez Jeanne par Emmanuel, et vous trouverez deux caractères du macronisme : tenter l’impossible et briser le vieux système. Avec la conclusion qui vaut pour la Pucelle comme pour lui : « Elle était un rêve fou, elle s’impose comme une évidence. »

L’autre facette de cette destinée, c’est une faculté innée de séduire, de magnétiser son auditoire, en acceptant d’aller au contact de ceux qui s’opposent à lui, même vivement. Ainsi les ouvriers de la société Whirlpool dans l’entre-deux-tours.

Dans son ouvrage Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait (Plon), la journaliste Anne Fulda rappelle cet épisode où, en visite à la Bourse du travail de Lyon, celui qui était encore ministre de l’Économie échappa de justesse au jet d’un yaourt envoyé par une syndicaliste en colère. Quelques mois plus tard, de retour dans la capitale des Gaules, il reconnut la personne dans un centre d’apprentissage. Loin de l’éviter, il se dirigea vers elle pour lui parler longuement, au mépris du protocole et du retard que prenait la visite.

Convaincre les yeux dans les yeux, croire aux mots appuyés par la conviction, prendre le temps comme il le fit lors des cinq cents heures de débats qu’il consacra à défendre sa loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques (dite « loi Macron ») : voilà le bois dont il brûle. D’où sa frustration et sa colère froide – qu’il calma tard le soir au clavier de son piano – quand le Premier ministre Manuel Valls fit adopter son texte par la force de l’article 49-3. Le locataire de Bercy avait trouvé une majorité pour voter chaque article de cette loi. Il comptait bien le faire passer sans la brutalité que choisit Valls. Cet épisode amer le renforça dans son ambition de gouverner un jour autrement. Le jour est venu. « Emmanuel Macron n’est pas Monsieur je-sais-tout mais Monsieur je-veux-apprendre », a pu dire l’écrivain Erik Orsenna aux Échos. Tout ce qu’il a appris, il va devoir le transmettre sans tarder à un peuple las et divisé, fracturé en profondeur, épuisé par le creusement des inégalités comme par l’incapacité de ses dirigeants à les combattre. 

À quoi tiendra la réussite de Macron ? À sa capacité de « métamorphose », risque l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin. Alors que la bataille des législatives se prépare, le président élu doit résoudre à sa manière une quadrature du cercle : comment ne pas être seul et ne dépendre de personne ? Comment tendre les mains sans se les lier ? Comment, en somme, rester libre et se montrer solide, pour répondre à une attente citoyenne si forte qu’elle pourrait l’écraser ? « Il faut que le cœur se brise ou se bronze », écrivait jadis le poète et moraliste Chamfort. Rien jusqu’ici n’a brisé l’élan du nouveau chef de l’État, que sa grand-mère Manette appelait « l’élu ». À lui de bronzer son image avec des actes d’autorité capables d’enthousiasmer, de rassurer, de rassembler, de rendre à toute une nation l’estime et la fierté de soi. Depuis le 7 mai, la France a 39 ans. C’est un bel âge pour espérer. 

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