La voix du poète

Vision d’un visage

Poèmes de la révolution, traduit de l’espagnol et présenté par Bernard Desfretières © Le Temps des Cerises, 2011

Foule, issue du tryptique 
Salut les Cubains, Agnès Varda, 1963
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, 
Dist. RMN-Grand Palais / 
Georges Meguerditchian
© Agnès Varda
Foule, issue du tryptique
Salut les Cubains, Agnès Varda, 1963
© Centre Pompidou, MNAM-CCI,
Dist. RMN-Grand Palais /
Georges Meguerditchian
© Agnès Varda

Soleil et drapeaux,
                          d’abord les hymnes,
soleil et mots d’ordre
                                pancartes et haut-parleurs,
applaudissements et mots d’ordre,
                                      soleil et sourires,
des yeux de toutes les couleurs,
              tous les tons de peau,
                       toutes sortes de cheveux,
chaque bouche ornée d’un sourire particulier, chaque nez différent,
(les yeux : lumière d’innombrables couleurs cernées de blanc),
cheveux longs, courts, lisses, bouclés, afro,
des jeunes, le gros, une femme avec un jeune enfant, une petite vieille ridée, des gamins,
pantalon jaune, chemisier rouge, chemisette blanche, du rouge,
du bleu,
du blanc, du vert olive, du noir, de l’orange, du rose, du jaune.
Et soudain depuis la tribune je n’ai vu qu’un seul visage
fait de milliers de sourires et de milliers de paires d’yeux,
                   un Visage de visages, un Corps de corps,
comme sur ces photos de journaux composées d’une
multitude de petits points.
Un visage encore flou mais coiffé d’une sorte d’auréole...
(Ou bien était-ce un chapeau à large bord, ou un béret ?)
J’ai vu que ces chairs unies étaient le triomphe sur la mort.
Les photographes déclenchant leurs flashs. La foule se pressant,
                  on voyait alors l’union de tous,
l’union, garantie de la Victoire.

 

 

Au catholique François Fillon, on aimerait rappeler la parole du Christ : « Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent. » Sans être certain que les révélations récentes bouleverseront le vote des chrétiens. Quand reprendront-ils, en masse, les chemins de la gauche ? C’est en 1962 que le poète Ernesto Cardenal décide d’entrer chez les cisterciens. Avant de créer trois ans plus tard, au Nicaragua, une communauté monastique d’un esprit nouveau. L’une des incarnations de la « théologie de la libération ». Contre les structures existantes fondées sur l’inégalité, et les idoles que sont la richesse et la puissance militaire, ce mouvement latino-américain ira jusqu’à prôner l’insurrection. Au grand dam de Jean-Paul II. En 1983, le pape sermonne publiquement le poète marxiste, devenu ministre de la Culture du gouvernement sandiniste, puis suspend le prêtre. C’est à cette époque que paraissent les Poèmes de la révolution, dont sont extraits les vers ci-dessus. Ils furent écrits après la victoire contre la dictature de Somoza, et avant les espoirs déçus. Mais si l’écrivain dénoncera une « révolution perdue », ses convictions resteront inchangées. Car son œuvre s’inscrit dans une vision plus vaste : une cosmologie amoureuse. Où l’évocation de la jungle et des civilisations indiennes figure un Éden vécu. Et les images qui naissent des sens, un acte de foi dans le rôle des hommes. « J’ai respecté Tes commandements », écrit Cardenal en regardant les étoiles. Comme la Terre tourne autour du Soleil, inlassablement, il lutte pour une humanité sans classes. 

 

[…]
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