Les jeunes ont été la catégorie la plus touchée économiquement depuis le début de cette crise, et c’est tout sauf une surprise. D’abord parce que c’est une logique qu’on peut retrouver lors de la survenue de chaque grande crise. La jeunesse est un âge où on entre sur le marché du travail, où on ne dispose pas d’un contrat stable, où notre business, si on est entrepreneur, n’est pas encore suffisamment installé… Et les jeunes, arrivés plus récemment ou moins protégés, servent alors bien souvent de variable d’ajustement, ce qui explique qu’ils soient les premiers touchés, comme on a pu l’observer déjà dans les années 1970 ou après 2008-2009. On peut donc s’attendre aux mêmes effets à moyen ou long terme, avec un laps d’une grosse décennie avant que ceux qui auront eu la malchance de devoir affronter cette pandémie à ce moment clé de leur vie puissent retrouver un revenu du travail équivalent à celui des personnes qui seront entrées dans la vie active lors d’une période de plus grande prospérité. Pourquoi ? Parce qu’ils vont être conduits à accepter des emplois qui ne correspondront ni à leurs aspirations ni à leur niveau de diplôme. Et parce que les entreprises, ne pouvant réduire le revenu des salariés déjà en place, risquent de tirer vers le bas les salaires des nouveaux arrivants, donc des plus jeunes.

Mais il y a également une seconde dimension spécifique à cette crise sanitaire. Les chiffres dont on dispose aujourd’hui sont souvent en trompe-l’œil. Le gouvernement peut se réjouir, par exemple, que la France n’ait jamais eu autant d’apprentis, avec 500 000 embauches en 2020, mais ces contrats ont été signés grâce à des subventions massives, quand dans le même temps les contrats de professionnalisation se sont effondrés. De même, le taux de chômage des jeunes au quatrième trimestre 2020 s’est révélé plus faible qu’un an auparavant. Qu’est-ce que cela signifie ? Que les statistiques telles qu’elles sont conçues sous-estiment probablement le choc majeur que connaît cette génération. Car à la crise standard s’ajoute un volet sanitaire particulier, qui a notamment conduit à la fermeture de secteurs où l’embauche des jeunes est traditionnellement forte, comme l’hôtellerie, la restauration, le spectacle, l’événementiel ou les loisirs au sens large. Lors d’une récession classique, ces secteurs affichaient une forme de résilience qui s’avère ici impossible, ce qui se traduit par un effondrement des opportunités d’emploi pour ces jeunes, ou un effondrement des revenus pour ceux qui n’ont pu garder un emploi que par le biais du temps partiel ou des activités de click and collect. En parallèle, les chiffres montrent que des dizaines de milliers de jeunes ont créé leur auto- ou leur micro-entreprise en 2020, pour pouvoir être livreurs de pizza ou chauffeurs, avec des revenus misérables. C’est la spécificité de cette crise, des jeunes qui cherchent à travailler trouvent de tout petits boulots pour des revenus extrêmement faibles – à cet égard la jeunesse se trouve bien plus touchée encore que lors des crises précédentes. L’enjeu ici n’est même plus la précarité, c’est la pauvreté, pour les jeunes travailleurs comme pour les étudiants, ainsi que l’ont illustré les longues queues devant les banques alimentaires.

Dans les prochains mois, la question cruciale sera de savoir comment rebondira l’économie française une fois la crise sanitaire passée. Si l’on se fie aux chiffres de l’été et des premiers mois de l’automne 2020, nous pourrions nous montrer résolument optimistes, avec une mécanique de reprise favorable à cette jeunesse. Certains parlent même déjà de « retour des années 1920 », les fameuses Années folles, avec une euphorie qui gagnerait nos sociétés et pourrait raccourcir le temps de la crise. Je suis pour ma part plus pessimiste, notamment en ce qui concerne les jeunes les plus fragiles, dont les parents ont peu de revenus ou de patrimoine pour les soutenir, et qui, en l’absence de politique adaptée, n’auront pas la capacité financière de continuer leurs études à la rentrée prochaine. S’il y a effectivement un rebond de l’économie française à l’automne, une bonne partie de cette jeunesse sera ainsi tentée d’entrer directement sur le marché du travail. Ce serait une situation singulière : habituellement, durant les crises, la jeunesse a tendance à retarder son arrivée sur ce marché et à rallonger son temps d’études, ce qui permet de lisser leur impact et de connaître un rattrapage sur le long terme. Avec cette crise, on risque d’avoir une jeunesse qui renonce prématurément à ses études, afin d’avoir les moyens de vivre, et qui se retrouvera durablement pénalisée, stigmatisée, enfermée dans des boulots mal payés et mal considérés. Le tout avec une différenciation sociale très forte par rapport aux jeunes de milieux plus aisés qui continueront leurs études. Notre société avait déjà abandonné sa promesse d’égalité pour lui substituer celle d’égalité des chances. Avec la crise actuelle, même cette égalité-là ne semble plus tenable. On agite beaucoup le spectre du conflit des générations, mais c’est au sein même de la jeunesse qu’on risque d’assister aux déchirements les plus forts, avec des diplômés plus sécurisés d’un côté et des jeunes en situation de survie de l’autre. Si réplique des Années folles il y a, alors il est possible que certains aient les moyens de faire la fête pendant que d’autres trimeront. Et on sait que ces années-là ont abouti aux terribles années 1930.

Peut-on éviter un tel creusement de la pauvreté et des inégalités ? Depuis le début de cette crise, le gouvernement, faute de visibilité, a décidé de renforcer les dispositifs existants, ce qui a dans l’ensemble permis d’amortir le choc, notamment grâce aux subventions pour l’emploi de jeunes ou au recours au chômage partiel. Que va-t-il se passer dans quelques mois, lorsque ces politiques de soutien cesseront ? La question se pose d’autant plus qu’au 1er juillet doit entrer en vigueur la réforme de l’assurance chômage, réforme qui va toucher directement la jeunesse et surtout les travailleurs précaires qui auront davantage de mal à bénéficier d’une couverture chômage. Les étudiants sortants qui avaient dans les deux dernières années travaillé les deux mois d’été perdront cette assurance. C’est pourquoi il me paraît désormais urgent de proposer un véritable plan pour la jeunesse, qui puisse offrir des perspectives pour la rentrée prochaine.

On a beaucoup parlé ces dernières semaines de l’ouverture du RSA aux jeunes de moins de 25 ans. La critique habituelle faite à cette mesure, c’est qu’elle les dissuaderait de chercher du travail. Or, au vu de la conjoncture, cet argument n’est aujourd’hui plus recevable. Les difficultés financières sont telles qu’ils ne peuvent pas s’exonérer de cette recherche de revenus. Dans ce contexte, comment justifier qu’on laisse volontairement la jeunesse dans une situation d’extrême pauvreté ? Mais étendre le RSA aux moins de 25 ans n’est pas le seul enjeu. Il est absolument nécessaire de maintenir une continuité pour nos jeunes actuellement en formation, par exemple en doublant en valeur les bourses étudiantes sur l’année 2021-2022. On pourrait aussi imaginer s’appuyer sur la crise sanitaire pour faire basculer vers un autre modèle les secteurs qui emploient massivement les jeunes afin qu’ils offrent à ces derniers des conditions plus favorables. Outre-Atlantique, Joe Biden souhaite mettre en place un salaire minimum à 15 dollars de l’heure, qui n’inclurait pas les pourboires. On pourrait imaginer une réflexion du même ordre, en France, sur le niveau de rémunération dans les secteurs mis en difficulté par la crise – réflexion qui impliquerait l’État et les partenaires sociaux, et qui permettrait de largement améliorer les conditions d’emploi des jeunes. La sortie de crise sanitaire ne doit pas nécessairement ouvrir un horizon bouché pour cette génération. Et l’amélioration de leurs conditions serait la juste récompense de la discipline avec laquelle nos jeunes ont pu accepter les restrictions, alors même qu’ils n’étaient que peu concernés dans leur chair par le coronavirus.

 

Conversation avec JULIEN BISSON

 

Vous avez aimé ? Partagez-le !