Comment définir le concept d’« urgence » ?

On peut l’appréhender de deux manières différentes. La première consiste à observer les urgences manifestes qui secouent nos structures sociales, que ce soit dans le domaine juridique, dans celui de la santé ou dans celui de l’école, par exemple. L’enjeu est alors d’objectiver ces urgences, de comprendre comment elles se produisent, quels sont leurs effets sur les systèmes sociaux. Mais il existe aussi une deuxième option – la plus stimulante à mes yeux –, qui est de considérer l’urgence comme une idée à laquelle recourir pour cadrer le débat public, pour parvenir à rendre compte de phénomènes moins manifestes et à les mettre à l’agenda politique. Cette deuxième option implique d’analyser ce recours au sein d’une palette d’autres stratégies qui s’offrent aux acteurs, et d’en comprendre la logique. De fait, on constate un recours fréquent à cet outil de gouvernement depuis une quinzaine d’années.

D’où vient cette émergence du concept d’urgence dans le discours public ?

Elle est d’abord héritée de son origine juridique. La multiplication des « états d’urgence » – dès 2005 à la suite de l’embrasement provoqué par la mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré, puis avec les attentats terroristes, notamment ceux de 2015 – a largement amplifié la place accordée à ce terme dans le débat public. On a ensuite assisté à une forme de dilution, à partir du moment où l’idée d’urgence a été reprise hors du cadre juridique dans d’autres sphères de la société, notamment scientifiques et journalistiques, pour évoquer tout ce qui pouvait avoir trait à un problème public. Cette dilution est devenue encore plus évidente en se conjuguant, ces dernières années, à la lame de fond du changement climatique, qui vient rebattre totalement les cartes de ce à quoi l’on peut penser quand on utilise le terme d’« urgence ».

Pourquoi ?

Parce que, si l’idée d’urgence a pu être utilisée à des fins sécuritaires, elle l’est de plus en plus pour qualifier ce qui nous arrive et ce qui va nous arriver. L’urgence devient alors un concept clé pour porter le regard sur l’avenir, pour penser la préparation de ce qui vient. Les géographes sont habitués à travailler sur les crises, sur les moments d’apogée, de bascule, moins sur l’anticipation de ces crises, même lorsqu’elles sont une certitude. Dans le cas du changement climatique, penser l’urgence, c’est d’abord comprendre qu’il y a urgence à se préparer à l’urgence – ce que nous ne faisons pas assez.

L’idée d’« urgence » est-elle est nécessairement un bon guide pour l’action publique ?

Non, évidemment, elle est même un très mauvais guide si on la pense uniquement comme réaction après l’événement, subie, maladroite et précipitée. Elle peut en revanche devenir utile dès lors qu’on la pense comme un outil pour anticiper et accélérer l’adaptation. Le problème, c’est qu’entre la prise de conscience de cette urgence à agir et l’adaptation des outils de planification, le fossé est énorme. Or le changement climatique met en jeu la possibilité même de continuer à exister sur cette Terre. Cette urgence-là va présider à toutes les suivantes et, dans son sillage, les crises sécuritaires risquent de s’intensifier.

Cette hiérarchie des urgences est-elle possible dans un cadre démocratique ? Il peut être difficile, pour certains, d’accorder la priorité à une question qui ne nous touchera presque pas dans le temps de notre propre vie…

Cela pose des questions terribles, notamment en termes de redevabilité intergénérationnelle. On peut estimer que les générations qui ont le plus contribué à cette dégradation de l’environnement sont plus responsables et, à ce titre, doivent plus agir que celle qui vient d’arriver sur la planète. Mais comment traduire cette responsabilité dans la pratique, politiquement ? Ce sera l’une des questions les plus cruciales des trente prochaines années, avec d’ores et déjà des fractures au niveau électoral : globalement, plus l’électorat est âgé, moins il vote en fonction de mesures écologiques. Face à cette question, la seule réponse viable est la planification. Sans planification, l’État ne se dotera pas d’outils à la mesure de l’enjeu, et on ne changera pas de notre routine.

« Très mauvais guide si on la pense comme réaction, l’idée d’“urgence” peut devenir utile si on la pense comme un outil pour anticiper et accélérer l’adaptation »

Cela passe, aussi, par une meilleure formation des décideurs politiques sur les questions d’urgence climatique. C’est déjà le cas de la nouvelle génération de diplômés de l’Institut national du service public, l’ancienne ENA, mais plus on monte dans les échelons de l’administration, plus on est confronté à des réticences, voire à des oppositions franches à l’idée de changer de regard. On ne peut pourtant pas se réfugier derrière un discours du type : « On ne pouvait pas savoir… » Dans le cas de l’urgence climatique, on sait ; tout est déjà écrit si l’on veut bien y regarder de près. Il faut donc mieux former et mieux faire dialoguer les générations, afin que les plus anciens consentent à transformer les outils avec lesquels ils ont toujours travaillé.

Ces outils étaient-ils adaptés à d’autres formes d’urgence ?

Ils étaient adaptés à un temps où la gestion du risque était commensurable à l’idée qu’on se faisait d’une planète dans les années 1960. Ce n’est plus le cas. On fonctionne avec des outils de pensée périmés. Le changement climatique va transformer jusqu’à la manière dont il faut penser les échelles du changement. Le plan local d’urbanisme (PLU), par exemple, est certes utile pour adapter les villes aux nouvelles conditions climatiques, mais il est largement insuffisant quand on pense à l’échelle spatiale des territoires touchés ou des zones à transformer ! On a aujourd’hui un temps de retard colossal dans l’effort de planification à mener pour se préparer.

On a vu ces dernières années une tension naître entre les angoisses de « fin du monde » et celles de « fin du mois ». Comment ne pas créer de nouvelles urgences sociales au nom du climat ?

C’est aux décideurs politiques, qui ont accès aux informations utiles, de trouver la réponse à ces questions. En tant que géographe, je peux simplement dire que ne rien faire, c’est reculer pour moins bien sauter. On ne pourra pas échapper à la catastrophe climatique, elle va arriver de telle sorte que des pans entiers de l’économie seront mis à terre. On a vu avec la guerre en Ukraine qu’un choc énergétique à un point du globe peut déjà nous mener à devoir fermer des infrastructures parce qu’elles sont trop consommatrices d’énergie. Ce n’est, hélas, qu’un avant-goût de ce qui nous attend. Il faut donc se préparer au basculement de ces pans entiers dans l’obsolescence, au risque sinon de créer des crises économiques et sociales aussi terribles que brutales.

La succession de chocs récents, avec la pandémie, la guerre en Ukraine ou le risque nucléaire, a-t-elle bouleversé notre rapport à l’urgence ?

Ces chocs ont rappelé des angoisses anciennes ; ils ont toutefois surtout montré comment les urgences peuvent se multiplier, non pas séparément, mais en s’imbriquant. À l’avenir, une urgence climatique sera forcément, à un moment de son processus, une urgence militaire, sanitaire ou alimentaire. Toutes se croisent, se recoupent, se renforcent, de la même façon que dans la vulnérabilité des individus se conjuguent généralement la pauvreté monétaire, la malnutrition ou l’inégalité scolaire. On a donc des effets dominos : chaque urgence que l’on produit renforce et aggrave les précédentes. Et l’on constate, hélas, la fragilité de nos systèmes sociaux, de nos infrastructures, de nos systèmes d’approvisionnement, que l’on a longtemps crus à toute épreuve. Pendant la pandémie, notamment, on s’est aperçu que l’État reposait en réalité sur un nombre très restreint de personnes.

Cet état d’urgence, quasi permanent depuis dix ans, est-il facteur de paralysie ou peut-il susciter l’engagement et la résilience ?

Il faut d’abord rappeler que cette multiplication des urgences ne vient pas de nulle part. Il existe des politiques de mise en urgence, de sous-investissement structurel qui fragilisent les manières par lesquelles on pourrait s’attacher à créer du lien. Les politiques néolibérales mises en place depuis les années 1980, notamment, qui mènent à l’affaiblissement structurel de l’État, par l’État, au profit du privé, ont largement contribué à donner une impression de fragilité permanente et de basculement possible dans la précarité.

« Les personnes déjà vulnérables seront les premières touchées par un nouvel aléa »

Pourquoi ? Parce que ces politiques de mise en urgence créent des opportunités économiques – on l’a encore vu avec le Covid – pour les firmes – les firmes pharmaceutiques, en l’occurrence. Mais ces politiques ont aussi contribué à déstructurer un tissu d’organisations intermédiaires, notamment syndicales ou associatives, qui assure une grande partie du lien collectif pour parer aux urgences. Les retraités dans les associations abattent un travail absolument colossal ! Faire disparaître ce tissu, c’est se priver de la capacité de beaucoup de monde à s’organiser collectivement, à se mobiliser pour orienter l’aide ou canaliser la colère. Enfin, il y a le risque de la résignation, qui pourrait gagner à l’avenir les franges jusqu’ici politisées de la société.

Quelles sont les populations les plus concernées par les urgences contemporaines ?

Ce sont évidemment les plus précaires : les personnes déjà vulnérables seront les premières touchées par un nouvel aléa. Si on affaiblit nos politiques sociales, alors on retire le filet de sécurité mis en place et on crée des crises potentiellement sans fin, pour les personnes concernées mais aussi pour l’ensemble de la société – on l’a vu lors des mouvements de colère des dernières années. Nous sommes mal équipés pour mesurer le malaise dans les espaces ruraux, par exemple, tout simplement parce que la recherche y est plus coûteuse à mener que dans les centres urbains. Or il y a là des foyers de frustration immenses, tout comme dans les banlieues, où s’ajoute une composante raciale évidente. Tant que la France n’aura pas pris en charge le débat autour de la relégation sociospatiale et du racisme structurel dans les franges périphériques des grandes villes, les basculements dans l’urgence sécuritaire ou sanitaire continueront.

Comment, à un niveau individuel, ne pas se sentir dépassé face aux urgences qui semblent planer sur nos vies ?

Il faut d’abord souligner que cette question ne se pose que chez des personnes qui n’ont jamais eu à se préparer à l’urgence. Les plus précaires en connaissent déjà le poids, mais elles n’ont que rarement la possibilité de mettre cette expérience à l’agenda médiatique ou politique. Les Gilets jaunes en sont un rare contre-exemple. Aujourd’hui, cette anxiété touche des classes jusqu’ici relativement épargnées, notamment au sein des classes moyennes nouvellement précarisées. Ensuite, à titre individuel, je suis moi-même pris dans le flot de la panique quand j’observe les données fournies par les scientifiques du Giec. La seule réponse viable, c’est de politiser cette angoisse, d’en faire un véritable levier d’engagement. Cela signifie qu’il faut avant tout pointer les acteurs en jeu et à quelle échelle ils jouent, plutôt que de jeter le blâme sur les comportements individuels au point qu’on finit par provoquer une paralysie. Chacun peut, bien sûr, arrêter de prendre l’avion, etc. Toutefois, si la régulation publique contraint telle grande entreprise à limiter ses activités émettrices de gaz à effet de serre, on pourra réduire l’équivalent de l’impact de centaines de milliers de personnes. Sortir de l’angoisse, c’est donc aussi sortir de l’idée que nous réglerons seuls, par nos comportements individuels, des questions éminemment structurelles. 

 

Propos recueillis par JULIEN BISSON

Vous avez aimé ? Partagez-le !