11 septembre 2001. Paris. « Comme Pearl Harbor ! »

On a tous gardé quelque chose du 11 septembre 2001. Ce jour-là, je déjeune avec un journaliste israélien de passage. Revenu à 15 heures au Monde, où je travaille, j’aperçois un attroupement dans le bureau des directeurs adjoints de la rédaction. Une télévision diffuse CNN International, et une douzaine de personnes regardent, atterrées : un quart d’heure plus tôt, un avion s’est encastré dans une tour du World Trade Center (WTC), le quartier d’affaires de New York. La chaîne offre un plan fixe sur cette image inouïe d’un trou béant dans la tour et d’une immense fumée montant au ciel. Puis, une minute après, un second avion apparaît à l’écran. Aujourd’hui, chacun connaît la suite. Mais là, durant quelques instants, tout est irréel. Effet d’optique, l’appareil semble progresser lentement. On voit bien qu’il se rapproche de la seconde tour. Mais l’idée de ce qui va suivre n’est pas concevable. Puis il s’y encastre, lui aussi. Dans le bureau, c’est la stupeur. Ensuite, peu à peu, les esprits se désengourdissent. Mais alors… Ce n’est pas un accident ! C’est délibéré. Organisé. Je me souviens du brouhaha des premiers propos. Quelqu’un dit : « C’est comme Pearl Harbor ! », le bombardement surprise de la base navale américaine d’Hawaï par les Japonais, le 7 décembre 1941, qui a plongé les États-Unis dans la guerre du Pacifique. Ben Laden, Al-Qaïda, ces noms jaillissent.

11 août 1988.Afghanistan. L’émergence d’Al-Qaïda

Il faut commencer par le commencement, c’est-à-dire l’Afghanistan. Il s’y mène depuis 1979 une guerre interminable entre un gouvernement soutenu par l’Union soviétique et des mouvements de résistance locaux, presque tous islamistes. Jeune militant djihadiste, Oussama Ben Laden y participe. Washington soutient les opposants pour déloger les Soviétiques, et c’est un succès. Le 15 février 1989, l’Armée rouge quitte le pays. Les Américains ne savent pas encore qu’une fois leur victoire assurée, les groupes islamistes coalisés contre l’URSS vont se diviser sur une base ethnique (entre Pachtounes, Tadjiks, Ouzbeks, Hazaras et autres) dans une lutte pour le pouvoir. Et qu’ils vont aussi, surtout chez les Pachtounes, la plus importante des minorités d’un pays où aucune ethnie ne dispose d’une majorité, vite se retourner contre leurs soutiens américains.

Oussama Ben Laden naît à Riyad le 10 mars 1957. Il est le fils d’une Syrienne et d’un Yéménite installés en Arabie saoudite. Son père, fondateur de la société Benladin, a fait fortune dans le BTP. Oussama, filiforme – il mesure 1,93 mètre –, le port altier, a 22 ans lorsque les troupes soviétiques envahissent l’Afghanistan pour y empêcher la chute d’un régime amical envers l’URSS. Il s’engage chez les moudjahidine, ces résistants à l’occupation étrangère. Il les aide à se procurer armes et financements, y allant aussi de sa poche. Surtout, il se conforte dans ses idées : celles d’un monde musulman humilié dont la glorieuse renaissance ne peut que s’inscrire dans un retour à sa pureté originelle. Ben Laden a-t-il été, dans les années 1980, un « agent des Américains », comme l’ont suggéré une série d’auteurs ? Cette assertion manque d’éléments probants, mais il n’a pas pu ne pas être en contact avec, en particulier, la CIA, qui coordonnait alors les soutiens occidentaux aux milices islamistes afghanes.

C’est peu avant la défaite de l’URSS que, selon Lawrence Wright (The Looming Tower : Al Qaeda and the Road to 9/11, Alfred Knopf, 2006), Al-Qaïda – « la base », en arabe – est fondée en Afghanistan par Ben Laden et un médecin égyptien, Ayman al-Zawahiri, lors d’une réunion secrète le 11 août 1988. Ben Laden apparaît dès l’abord comme son chef incontesté. La découverte plus tard d’une cache située à Kandahar où Al-Qaïda gardait des quantités d’archives et d’enregistrements de ses dirigeants et de membres de second rang sur une durée de quinze années donnera à la CIA l’occasion de mieux appréhender l’homme qui l’a défiée. En 2008, l’universitaire californien Flagg Miller, qui a travaillé sur ce matériel classifié où Ben Laden parle, en confiance, à ses propres ouailles, en tirera la conclusion que l’homme qu’il appelle l’« ascète audacieux » disposait d’un indéniable talent propre à séduire ses émules : un verbe mêlant « poésie tribale, références coraniques et allusions mystiques ». Il décrit aussi un être animé d’une inébranlable conviction et chez qui l’obsession antiaméricaine devient dominante à partir de la fin des années 1990.

La suite des événements consolide les certitudes de Ben Laden. Le 2 août 1990, le président George Bush père lance ses troupes à l’assaut de l’Irak, qui a annexé le Koweït par la force. Cette guerre occidentale s’accompagne d’une acceptation par l’Arabie saoudite de la présence d’un contingent américain sur son territoire. Or, celui-ci y reste une fois la guerre terminée. Aux yeux d’Oussama, en autorisant des non-musulmans à souiller la terre la plus sainte de tout l’Islam, la monarchie des Saoud devient ipso facto « impie ». Dès lors, son renversement constitue une obligation sacrée dans la longue marche vers le retour à la pureté originelle de l’islam. En revanche, ce renversement ne peut être un impératif immédiat. Il est un aboutissement. Car la guerre sainte, dans sa version Ben Laden, n’est pas une libération territoriale. Là sera l’innovation majeure d’Al-Qaïda : le djihad n’a pas de territoire spécifique, il se mène partout, en terre d’islam et ailleurs, à commencer contre ses ennemis essentiels, « les juifs et les croisés », c’est-à-dire les chrétiens.

Dès lors, le parcours d’Oussama devient une errance. En 1991, l’Arabie, qui se méfie de ce jeune prêcheur plus strict qu’un wahhabite, lui retire sa nationalité saoudienne et l’expulse de son territoire. Avec quelques fidèles, il repart pour l’Afghanistan. Comme les dirigeants afghans d’alors ne veulent pas plus de lui, il se r

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