On imagine souvent la transition écologique comme un long processus au cours duquel des habitudes se mettent en place progressivement, à mesure que croît notre sensibilité aux questions environnementales. D’abord on tâtonne, parfois on craque et, généralement, quelques piqûres de rappel sont nécessaires pour changer réellement ses gestes quotidiens. Chez les Bannier, ce ne fut rien de cela. Plutôt un coup d’éclair, une rupture nette du jour au lendemain. Stéphanie et François n’étaient pas des écolos dans l’âme. L’une neurologue, l’autre anesthésiste, leur priorité a longtemps consisté à élever leurs trois enfants du mieux possible, tout en jonglant avec un emploi du temps professionnel bien rempli. Il y a quinze ans, un documentaire sur les conséquences de la mondialisation en Afrique les avait bien chamboulés un peu, mais ils avaient vite oublié. Le drame se passait loin, ils ne se sentaient pas tellement concernés.

En 2019, un infirmer recommande à François une vidéo du militant Pablo Servigne postée sur YouTube. Le couple découvre alors les ressorts de la collapsologie. Plusieurs semaines de suite, captivés, ils occupent leurs soirées à visionner des documentaires sur le réchauffement climatique. Un soir, c’est la nausée. Toutes ces informations vite englouties et à peine digérées les dégoûtent. Ils décident d’entamer leur transition écologique sans attendre. L’angle d’attaque : réduire au maximum leurs déchets, notamment le plastique jetable qui leur saute désormais aux yeux, partout, tout le temps.

Ils n’ont alors d’autre choix que de faire une croix sur les grandes surfaces. Dans le centre de Bayonne, où ils vivent, ils ont la chance de bénéficier d’épiceries de vrac. Leur consommation évolue : exit le sopalin, les mouchoirs en papier, l’aluminium pour la cuisine, la cellophane. Terminé les plats préparés, le surgelé, la nourriture industrielle et les biscuits emballés pour le goûter. Les parents cèdent leur cafetière Nespresso, tandis que les enfants sont contraints de renoncer aux bananes. Pour être cohérents, leur consommation doit être la plus locale possible. ­Pourquoi acheter des kiwis de Nouvelle-Zélande quand on en fait pousser au Pays basque ? Les rasoirs jetables du père sont remplacés par un modèle traditionnel en métal. ­L’engagement du couple se niche dans les détails.

Au début, l’expérience est vécue comme un jeu par les jeunes quadras. Pendant deux semaines, la vie de ­Stéphanie et François tourne autour de ce défi excitant. Leurs enfants, amusés et perplexes à la fois, les observent râper du savon de Marseille ou revenir du marché à vélo tandem, des boîtes Tupperware remplies de provisions. Des commerçants soutiennent leur démarche, d’autres s’agacent de devoir modifier leur tare pour la pesée. Les courses sont plus chrono­phages et, parce que la famille ne consomme plus que des produits frais, elles doivent être répétées plus régulièrement. Aucun lendemain de garde ne se passe sans une visite au primeur, au charcutier ou au boulanger. Aucune soirée ne s’ouvre sans une demi-heure devant les fourneaux : une soupe, une compote, rien de très ­sophistiqué, mais toujours un repas cuisiné. Ils vont plus loin en équipant le toit de leur maison de panneaux solaires pour chauffer l’eau sanitaire. Pour consommer 10 à 15 % de moins d’énergie, ils dotent leurs fenêtres d’un double vitrage.

En trois ans, ces néo-écolos ont appris de leurs erreurs. Après avoir utilisé une yaourtière pendant toute une année, Stéphanie a compris qu’en termes d’énergie, mieux valait consommer des yaourts emballés dans des pots en carton et produits localement. Le couple a rapidement cessé de fabriquer ses produits ménagers : leur linge sentait mauvais, la vaisselle restait grasse et le dentifrice maison nettoyait mal les dents. Ils rechargent désormais leurs produits à la Biocoop, en rapportant toujours leurs contenants. N’ayant pas trouvé de solution satisfaisante pour le dentifrice, ils continuent d’acheter de la pâte en tube.

Le couple est conscient de ses limites. Stéphanie n’a pas renoncé à ses cosmétiques, François continue de consommer du café sud-américain. Ordinateurs et smartphones tournent toujours à plein régime et leurs deux filles achètent encore, parfois en ligne, des vêtements fabriqués en Asie. Malgré ces paradoxes, pourquoi continuer ? « Par facilité », répond Stéphanie. En se mettant en action, ils ont rapidement fait le constat que nombre d’habitudes vertueuses pouvaient être prises sans sacrifice ou vraie contrainte. Du jour au lendemain, leur budget alimentaire a doublé, mais – privilège dont ils ont bien conscience – leurs revenus leur permettent de supporter le choc financier lié à ces nouvelles habitudes de vie.

Trois ans plus tard, ils sont toujours les seuls clients de la Biocoop à faire leurs courses munis de leurs sachets et de leurs boîtes. Peu importe, pensent-ils. Ils font leur part, à leur échelle, plutôt que rien. Le couple parie moins sur la perfection que sur l’endurance. En identifiant des priorités et en minorant leurs objectifs, ils réussissent à les tenir. Leur démarche a d’ailleurs fini par faire tache d’huile : des amis commencent à les imiter et leurs enfants à s’impliquer. Une bonne raison pour le couple d’assumer ses paradoxes et de continuer son chemin en tandem, tout droit vers ­l’horizon d’une sobriété certes imparfaite, mais heureuse et concrète. 

MANON PAULIC

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