Quotidienne

Zemmour/Pécresse : à la vie, à la mort

Vincent Martigny, politiste

Le débat entre les deux candidats à la présidentielle, jeudi sur TF1, n’a pas permis de les distinguer idéologiquement. Et le redécollage de la campagne de l’un ne peut provenir que du crash de l’autre.

Zemmour/Pécresse : à la vie, à la mort

Comme tous les passionnés de politique, je me dois de concéder un intérêt coupable pour les débats tels que celui qui s’est tenu sur TF1 jeudi entre Éric Zemmour et Valérie Pécresse. Et j’avoue que j’étais aussi impatient à 20 h devant ma télévision que si je m’apprêtais à regarder une nouvelle saison de la série Baron noir – j’exagère à peine…

En effet, ce débat était plein de promesses pour qui observe de près la campagne en cours : la candidate LR allait-elle marquer sa différence avec le polémiste d’extrême-droite pour faire oublier son meeting catastrophique du mois dernier et sauver ce qui reste d’une campagne en panne sèche ? Éric Zemmour allait-il la « plier » au cours du débat, comme l’espéraient ses partisans, afin d’endiguer la très mauvaise passe qu’il traverse également depuis le début de la guerre en Ukraine ? Le débat était attendu à droite, tant les campagnes de ces deux candidats sont liées l’une à l’autre « à la vie à la mort », le redécollage de l’un(e) ne pouvant provenir que du crash de l’autre.

Sur la forme, on ne peut pas nier que cette confrontation aura été animée… Un peu trop même, les deux candidats ayant passé leur temps à s’invectiver, à tel point qu’il était difficile de comprendre quoique ce soit dans leur argumentation, les déclarations de l’un étant interrompues en permanence par les accusations véhémentes de l’autre. Apparemment en désaccord sur tous les sujets ou presque, ils n’ont semblé complices que dans l’affichage de leur aversion commune pour Marine Le Pen, dont Valérie Pécresse a dit, dans l’un des seuls moments amusants de la soirée, « qu’elle s’y connaissait en nazis », une remarque saluée par un sourire goguenard de son adversaire.

En dépit de leurs cris d’orfraie, la proximité des deux candidats était frappante

Sur le fond en revanche, si le but du débat était de distinguer idéologiquement les deux candidats, l’exercice s’est révélé décevant.

Certes, des désaccords marqués se sont exprimés dès le début du débat sur la guerre, mais aussi sur l’Europe et l’Otan, vilipendés par Zemmour et défendus par Pécresse. Mais sur tous les autres thèmes, et en dépit de leurs cris d’orfraie, la proximité des deux candidats était frappante.

Dans un débat dominé par les questions d’immigration, d’islam ou de sécurité – qui ont occupé les deux-tiers du temps de parole – ils se sont surtout livrés à une surenchère sur la lutte contre l’immigration illégale, la réduction du nombre de visas, la fin du droit du sol, l’assimilation des immigrés, la condamnation du voile, ou encore le droit de légitime défense des policiers. Même consensus dans le domaine économique et social, sur la promotion du nucléaire, la réduction des charges sur les entreprises et la suppression de postes de fonctionnaires.

Leur véritable différence résidait finalement plus dans la méthode à employer, Valérie Pécresse affirmant son efficacité face à son adversaire, un « idéologue » voué selon elle à l’impuissance. Cette ficelle consistant à jeter un discrédit sur l’extrême droite sur la forme plutôt que sur le fond n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été adoptée avec succès par Nicolas Sarkozy en 2007 face à Jean-Marie le Pen. Mais les LR d’aujourd’hui ne sont pas l’UMP d’hier, et le candidat victorieux de 2007 bénéficiait d’une campagne beaucoup plus dynamique que celle de Valérie Pécresse, fragilisée par ses tiraillements entre la ligne défendue par Emmanuel Macron et la tentation de courir après l’extrême droite.

La droite existe encore bel et bien, et ses différentes composantes sont plus proches que jamais : il est loin le temps où Jacques Chirac dressait en 1995 une digue avec l’extrême droite

De cette confrontation, on peut tirer deux conclusions.

La première, c’est qu’en dépit du refrain récurrent sur la fin du clivage gauche-droite, il suffisait d’allumer la télévision jeudi soir pour se convaincre que la droite, elle, existe encore bel et bien, et que ses différentes composantes sont plus proches que jamais : il est loin le temps où Jacques Chirac dressait en 1995 une digue avec l’extrême droite.

La seconde, c’est que même si Valérie Pécresse a dominé le débat de jeudi soir, c’est pour sa famille politique que les lendemains de l’élection risquent d’être les plus rudes... En effet, le plus probable est que ni elle, ni Éric Zemmour ne seront en mesure de remporter l’élection présidentielle, voire de se qualifier au second tour. Ce qui se jouait donc jeudi dans cette finale B se situe dans l’après-campagne.

Cette partie de poker qui s’apprête à être jouée promet d’être plus palpitante – peut-être plus effrayante aussi – que n’importe quel épisode de Baron noir

Or, en cas d’élimination de Valérie Pécresse au premier tour, il est probable que les Républicains finissent par exploser, précisément à cause de cette convergence entre droite et extrême droite observée depuis près d’une vingtaine d’années, avec l’émergence de la « droite décomplexée » de Nicolas Sarkozy. Il ne resterait alors plus pour Emmanuel Macron, ou pour tous ceux qui rêvent d’une union des droites comme Éric Zemmour ou Marion Maréchal Le Pen, qu’à se pencher pour ramasser les morceaux.

Dès lors, si le débat de jeudi, à l’image de la campagne elle-même, n’était pas passionnant, il n’en demeurait pas moins un signe visible de la recomposition qui s’annonce à droite après l’élection.

Et cette partie de poker qui s’apprête à être jouée promet d’être plus palpitante – peut-être plus effrayante aussi – que n’importe quel épisode de Baron noir.

 

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l'émission « Une semaine en France » présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

12 mars 2022