Quotidienne

Le RN a-t-il disparu ?

Le politiste Vincent Martigny analyse les causes de la défaite annoncée de l'extrême droite aux élections législatives, alors que Marine Le Pen est parvenue au second tour de l’élection présidentielle avec un score historique.

Le RN a-t-il disparu ?

Depuis le 24 avril, l’extrême droite semble avoir disparu de notre paysage politique.

Alors qu’on n’a eu de cesse de parler de la progression de ses idées durant la campagne présidentielle, alors que le score de 42 % de Marine Le Pen au second tour face à Emmanuel Macron a montré qu’elle était encore en mesure de progresser dans les urnes, c’est le silence radio depuis plusieurs semaines.

Pendant que les deux coalitions, la Nupes pour la gauche et « Ensemble » pour la majorité présidentielle avancent leurs pions, le RN et Reconquête ne font même pas semblant d’essayer d’entrer dans l’arène, dans une bataille apparemment perdue d’avance… Marine Le Pen est rentrée de vacances sous la contrainte d’une poussée de Jean-Luc Mélenchon, et a effectué un début de campagne timide dans son fief d’Hénin-Beaumont. Éric Zemmour pour sa part a finalement décidé de se lancer dans la course législative dans le Var. Mais il a reconnu que ses chances de l’emporter étaient infimes, le RN ayant placé un candidat face à lui et la députée LREM élue en 2017 se représentant pour Renaissance.

Près d’un Français sur deux continue de juger Marine Le Pen dangereuse et surtout incompétente pour occuper la fonction

Reconquête pourrait donc n’avoir aucun élu, et Jordan Bardella a affirmé que le RN se satisferait d’un groupe parlementaire, c’est-à-dire 15 députés sur 577. C’est certes deux fois plus qu’en 2017, lorsque le parti n’avait envoyé que huit des siens au Palais Bourbon, mais cela demeure très modeste, eu égard aux ambitions frontistes durant la campagne présidentielle. Le leader du RN a d’ailleurs déjà annoncé qu’Emmanuel Macron obtiendrait selon lui une majorité et que tous les autres scénarii étaient des « fables ».

Comment expliquer un tel défaitisme post-24 avril, alors que Marine Le Pen est parvenue au second tour de l’élection avec un score historique face à Emmanuel Macron ?

Il y a d’abord l’hypothèse de l’abattement d’une famille politique qui a une fois de plus échoué malgré son ambition de porter sa candidate à l’Élysée, après un nouveau débat de l’entre-deux-tours raté pour Marine Le Pen et un front républicain qui a fonctionné malgré son émoussement. Près d’un Français sur deux continue de juger Marine Le Pen dangereuse et surtout incompétente pour occuper la fonction, et son amour des chats n’a pas changé la donne. On peut dès lors imaginer la difficulté à mobiliser des militants après un échec plus large qu’annoncé et avec des perspectives électorales limitées.

L’extrême droite n’a toujours pas réussi à s’enraciner localement

Mais il existe des éléments plus structurels, à commencer par l’implantation territoriale très faible du RN. Hormis quelques fiefs comme le Vaucluse, le Gard, ou le Pas-de-Calais, l’extrême droite n’a toujours pas réussi à s’enraciner localement, d’où des scores très faibles (autour de 10 %) aux dernières élections départementales, régionales et municipales. La décision du parti de ne pas réinvestir les mêmes candidats qu’en 2017, voire d’évincer les députés sortants, ne sera a priori pas de nature à changer la donne.

D’autant que le parti bute aussi sur une alliance impossible avec Reconquête, le parti d’Éric Zemmour. La division du camp nationaliste amoindrit ses chances d’obtenir des élus, notamment dans le Sud-Est. Mais un rapprochement avec un mouvement aux positions aussi radicales que Reconquête réduirait à néant la stratégie de dédiabolisation, en faisant tomber les masques sur la véritable nature du RN.

Il y a dans cette situation un déni démocratique de nature à augmenter encore la critique antiparlementaire

Si l’on ajoute à cela l’abstention à laquelle sont plus sensibles les électeurs populaires de Marine Le Pen, tous les ingrédients d’une lourde défaite sont réunis, et expliquent le peu d’engouement pour la campagne en cours.

Mais ce n’est pas tout.

On sait de longue date que le scrutin législatif uninominal majoritaire à deux tours – il faut pour être élu qu’un candidat obtienne 50 % + une voix dans chaque circonscription – ne favorise pas les partis minoritaires.

Voire, il bloque l’accès à l’Assemblée nationale des partis les plus radicaux qui polarisent l’électorat, en favorisant les candidats aux positions plus centristes. C’est d’ailleurs un problème qui pourrait se poser également pour la Nupes, si les électeurs de gauche en venaient à considérer la coalition menée par la France insoumise comme un repoussoir.

Isolée, divisée, face à un scrutin qui la défavorise, l’extrême droite, qui représente près de 30 % des suffrages exprimés au premier tour avec ses deux candidats, sera donc probablement quasiment inexistante sur la carte parlementaire. Certains y trouveront des raisons de se réjouir. Mais ce serait ignorer qu’il y a dans cette situation un déni démocratique de nature à augmenter encore la critique antiparlementaire et la défiance contre un système qui exclut de la représentation nationale tout un pan de la population. Et qu’en cas d’Assemblée monocolore, cette colère ne manquera pas de se payer un jour ou l’autre, dans les urnes ou ailleurs.

 

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l'émission « Une semaine en France » présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

14 mai 2022