Quotidienne

« Rien ne s’oppose à la nuit »

Pour Vincent Martigny, le désintérêt qu’engendrent les outremers au plan national et la méconnaissance des spécificités et du potentiel de ces sociétés sont les principaux ressorts du vote pour Marine Le Pen. 

« Rien ne s’oppose à la nuit »

C’est l’une des surprises du scrutin du 24 avril : alors que les départements et régions d’outre-mer – la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, La Réunion et Mayotte – avaient plébiscité Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril, les habitants de ces territoires ont majoritairement choisi Marine Le Pen face à Emmanuel Macron. Du moins, pour la petite moitié des inscrits qui a décidé d’aller voter, dans des régions touchées par une abstention massive. Cette nouvelle est un choc pour tous ceux qui connaissent bien ces territoires multiculturels longtemps réfractaires au vote RN, voire pour ses habitants eux-mêmes et ceux qui en sont issus mais vivent dans l’Hexagone – c’est le cas de l’auteur de ces lignes, dont le cœur et les origines se situent à Saint-Denis de La Réunion.

« Rien ne s’oppose à la nuit », a tweeté l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau le 25 avril en citant Alain Bashung, à la suite de ce qu’il nomme « le triomphe de la monstruosité Le Pen ». Dressant la liste des raisons qui expliquent le vote massif – autour de 60 % en moyenne – en faveur de Marine Le Pen, l’auteur de Texaco, prix Goncourt 1992 et penseur de la créolité, exprime tout le désarroi et la lassitude de ceux qui pressentaient depuis quelques années que l’accumulation des problèmes finirait bien par servir l’extrême droite.

Si chacun de ces départements est un monde en soi, avec ses singularités et ses raisons propres de manifester sa colère en votant pour Marine Le Pen, plusieurs raisons communes expliquent un tel vote.

La première est la question sociale, dans des territoires plus pauvres et plus inégalitaires que dans l’Hexagone, dans lesquels la demande de protection par l’État est forte et où le retrait des services publics a des conséquences plus lourdes sur la vie quotidienne des habitants. Le scandale de la gestion de l’eau en Guadeloupe, mais aussi le mauvais état général des infrastructures aux Antilles, en Guyane ou à Mayotte, en sont les manifestations les plus évidentes.

Rappelons que le taux de chômage dans les Drom figure parmi les plus importants d’Europe, que le revenu moyen par habitant est de 30 à 50 % plus faible que dans le reste du territoire national, et que les prix des biens de consommation courante sont plus élevés du fait de situations de monopoles et de l’octroi de mer, un impôt qui finance les collectivités territoriales. D’où des mouvements sociaux récurrents venant exprimer le sentiment de relégation à la périphérie des priorités de la République, du mouvement LKP en 2009 aux Antilles aux Gilets jaunes qui ont connu à La Réunion une vivacité tout à fait remarquable.

Deuxième cause du vote de rejet de dimanche dernier, la pandémie a été durement ressentie dans des îles où le confinement et la quasi-obligation vaccinale ont réveillé des souvenirs douloureux de privations de liberté durant l’esclavage et la colonisation, notamment aux Antilles où près de 60 % de la population a refusé de se faire vacciner. La gestion très centralisée par les pouvoirs publics de l’épidémie de Covid 19 a nourri une défiance déjà extrêmement élevée envers les institutions.

Troisième cause commune d’un vote pour le RN : l’immigration. Une grande partie des entrées irrégulières d’étrangers sur le territoire national s’effectue par les DROM, où s’exprime un ras-le-bol, voire des réflexes xénophobes, à l’encontre des Surinamiens en Guyane, des Haïtiens aux Antilles et des Comoriens à Mayotte et à La Réunion. Quoique profondément multiethniques et marqués par le syncrétisme culturel et religieux, ces territoires sont aussi traversés de tensions identitaires que l’immigration illégale vient cristalliser.

Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ont multiplié les attentions envers les Ultramarins depuis plusieurs années

Si l’on ajoute à cela un rejet des élus locaux considérés comme corrompus et incompétents, et le sentiment d’être méprisés par les autorités nationales, dont le paternalisme a atteint des sommets depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 – on pense par exemple au 1er février 2019, lorsqu’il avait appelé les élus d’outre-mer « les enfants », lors d’un débat sur le chlordécone –, on mesure à quel point la situation est propice à un vote antisystème. L’invisibilisation et le désintérêt qu’engendrent ces départements au niveau national, corollaire d’une méconnaissance des spécificités locales et du potentiel de ces sociétés riches d’une immense diversité culturelle et écologique, sont les principaux moteurs de la colère de ces territoires contre un système qui les ignore.

Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ont compris de longue date que le sentiment de relégation et d’injustice sociale était de nature à fournir un débouché électoral pour leurs idées. Ils ont multiplié les attentions envers les Ultramarins depuis plusieurs années, y effectuant plusieurs déplacements durant la campagne. Chacun à sa manière a su intégrer la question des outremers dans son récit national. C’est ainsi que la thématique de la créolisation de la société française chère à Jean-Luc Mélenchon s’inspire directement du penseur antillais Édouard Glissant. Marine Le Pen, quant à elle, ne cesse de rappeler son attachement à ces territoires français depuis plusieurs siècles, et sa volonté de porter leur voix au niveau national.

Ces territoires sont autant de loupes grossissantes des colères et des angoisses sociales et culturelles françaises

En dépit de leurs différences nombreuses avec l’Hexagone, la situation des Drom est-elle finalement si singulière ? Probablement pas. Ces territoires sont autant de loupes grossissantes des colères et des angoisses sociales et culturelles françaises, puisque tout y est plus visible qu’ailleurs. Ils reflètent également les espoirs et les attentes de nos compatriotes vis-à-vis de la République. Pour y faire face, il n’est pas suffisant de clamer son « amour » de « l’Outre-mer » ou au contraire de brandir la menace d’une autonomie qui n’est pas désirée localement, comme les acteurs politiques au pouvoir ont trop souvent tendance à le faire.

Il faut au contraire faire de ces départements des laboratoires de la modernité française, plutôt que de les présenter comme des fardeaux. Ce n’est qu’en remettant à plat les politiques publiques, en prenant mieux en compte les demandes des citoyens, et en tissant un nouveau lien entre les élus locaux et l’État central, que la situation pourra évoluer.

Le temps presse. Car si une nouvelle impulsion n’est pas rapidement mise en œuvre, alors rien, en 2027, ni là-bas, ni ici, ne pourra plus s’opposer à la nuit.

 

Illustration SIMON BAILLY

 

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l'émission « Une semaine en France » présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

30 avril 2022