Quotidienne

Macron et la démocratie : des mots aux actes

Vincent Martigny, politiste

L’hypothèse d’une non-campagne du chef de l’État candidat à sa réélection est politiquement explosive, démocratiquement inacceptable, et en totale contradiction avec les objectifs énoncés par Emmanuel Macron au moment de son élection en 2017.

Macron et la démocratie : des mots aux actes

Le voici enfin dans l’arène. Emmanuel Macron, en déclarant sa candidature à l’élection présidentielle vingt-quatre heures avant la date limite prévue par la Constitution, a lancé le top départ de la campagne présidentielle. Mais il l’a fait tout en déclarant, dans sa lettre aux Français publiée jeudi 3 mars dans la presse régionale, qu’il ne serait pas question pour lui de faire campagne « comme il l’aurait voulu », pour cause de guerre en Ukraine. À circonstances exceptionnelles, campagne exceptionnelle : le président, qui désire être en poste « jusqu’au dernier quart d’heure » pour servir le pays, laisse entendre depuis plusieurs semaines qu’il ne participera à aucun débat avec ses concurrents avant le premier tour et réduira sa campagne au strict minimum de « l’explication de son projet ».

À trente-huit jours du scrutin, un seul meeting est pour l’instant officieusement annoncé, à Marseille, le 12 mars. Aucun programme électoral n’est annoncé – on connaît la réticence ancienne du chef de l’État pour ce type de documents, jugé trop contraignant pour l’avenir. L’équipe du président-candidat entretient un flou total sur la tonalité de la campagne que seule sa déclaration de candidature vient éclairer de manière très évasive.

Ses opposants sont renvoyés à la médiocrité de la politique partisane, tandis que le président surfe, lui, sur les cimes jupitériennes de l’histoire en train de s’accomplir

Sur le plan strictement stratégique, on comprend aisément l’objectif poursuivi, dans sa forme comme sur le fond. La référence à la campagne de 1988 est transparente, lors de laquelle François Mitterrand avait déclaré sa candidature au dernier moment, avec pour seul programme une « lettre aux Français », lui permettant d’enjamber l’élection. D’autant que le chef de l’État, grand favori du scrutin, a toujours pris soin depuis 2017 de ne pas donner trop d’espace ni de considération à ses opposants. Ces derniers sont renvoyés à la médiocrité de la politique partisane, tandis que le président surfe, lui, sur les cimes jupitériennes de l’histoire en train de s’accomplir.

Le « contexte », certes très tendu sur le plan de la sécurité internationale et sanitaire, fait office d’écran de fumée face auquel les concurrents du chef de l’État s’époumonent dans le vide, la campagne n’intéressant guère l’opinion par ailleurs. Tout se passe comme si les commentateurs de la vie politique et les principaux médias s’étaient déjà résignés à l’idée que le débat démocratique soit escamoté de fait, renvoyé au mieux à la campagne des législatives, au pire aux calendes grecques. Le tout sous la menace d’une forte abstention anticipée et d’une défiance maximale vis-à-vis du fonctionnement de notre démocratie.

Disons-le d’emblée : l’hypothèse d’une non-campagne du chef de l’État candidat à sa réélection est politiquement explosive, démocratiquement inacceptable, et en totale contradiction avec les objectifs fondamentaux énoncés par Emmanuel Macron au moment de son élection en 2017.

Explosive parce que la victoire attendue du président en l’absence de réel débat laisserait intacte les profondes divisions qui structurent la société française, sans que l’élection présidentielle puisse jouer son rôle de catharsis démocratique. Le « contexte » se normalisera bien un jour, à plus ou moins brève échéance, et les Français seront alors en droit de demander des comptes sur les questions qui n’auront pas été posées et débattues durant le scrutin.

Démocratiquement inacceptable, parce qu’elle laisserait penser que la politique se résume à une gestion de crise ; qu’elle se limite à un réel indépassable que le soleil de l’utopie et des rêves nouveaux n’éclaire (plus) jamais, sans espoir de changement autre qu’une promesse trop générale pour devenir une réalité appropriable par tous (« formuler une réponse française et européenne aux défis du siècle »). Abandonner le débat démocratique au contexte, c’est abolir la capacité d’invention d’un réel nouveau par la délibération.

Il serait fort à propos que son pragmatisme revendiqué le conduise à accepter de lier la théorie à la pratique

Cette volonté assumée de ne pas faire campagne est d’autant plus paradoxale qu’elle va à l’encontre de la promesse d’Emmanuel Macron de revitaliser la démocratie au moment de son élection en 2017. Elle contredit l’éthique du débat définie par le philosophe Paul Ricœur – dont il fut brièvement l’assistant dans ses jeunes années – qui vise à « associer les citoyens dans l’expression, l’analyse, la délibération et l’arbitrage des contradictions » qui structurent toute société démocratique (L’Idéologie et l’Utopie, 1997). Elle implique de faire renoncer les citoyens à leur capacité d’agir, en les réduisant au rôle de spectateurs passifs et désenchantés, soit d’un théâtre politique trop médiocre, soit d’événements historiques trop grands pour eux.

Qu’il est loin le temps où le jeune énarque défendait dans la revue Esprit la réinvention du débat politique par « la responsabilité, la délibération et l’idéologie », cette dernière permettant « au politique de reposer la question des finalités, c’est-à-dire la question même de sa légitimité et de penser son action au-delà des contraintes factuelles existantes » (« Les labyrinthes du politique », 2011) !

Emmanuel Macron, on le sait, est aussi soucieux des mots que des résultats de l’action. Il serait dès lors fort à propos que son pragmatisme revendiqué le conduise à accepter de lier la théorie à la pratique. Non pas par idéalisme démocratique, mais parce que la crise de la représentation que connaît notre pays ne pourra pas se résorber en privant les citoyens du dernier espace de délibération qu’offrent des institutions à bout de souffle.

05 mars 2022