Quotidienne

Faut-il provoquer pour exister politiquement ?

Vincent Martigny, politiste

L’erreur de certains candidats est de penser que la provocation tient forcément lieu de conviction… Car les formules acérées nuisent à leur présidentialité et les font apparaître comme trop clivants.

Faut-il provoquer pour exister politiquement ?

Dans cette morne plaine qu’est la campagne présidentielle, faut-il provoquer pour exister politiquement ? On pourrait le croire, à écouter les déclarations plus clivantes les unes que les autres de nombre de candidats, tous partis confondus.

Fin janvier, le communiste Fabien Roussel a ainsi fait le buzz en défendant la bonne viande comme symbole d’un art de vivre à la française, une occasion de critiquer ceux « qui nous culpabilisent pour tout » avec dans le viseur les écologistes. Sur Radio J dimanche dernier, Yannick Jadot a attaqué Éric Zemmour en le qualifiant de « juif de service pour les antisémites ». Dans son meeting, le même jour, Valérie Pécresse a repris à son compte la théorie du « grand remplacement » et la notion de « Français de papier », ordinairement l’apanage de l’extrême droite.

Éric Zemmour, quant à lui, en a fait sa marque de fabrique, et n’en finit plus de transgresser sur tous les sujets, de la réhabilitation du maréchal Pétain aux discours chaque jour plus radicaux sur l’immigration, l’insécurité ou le déclin de la France.

Trois stratégies distinctes sont à l’œuvre dans une telle surenchère.

Du côté de Fabien Roussel ou de Yannick Jadot, il s’agit avant tout d’être entendu et de dynamiser une campagne jugée poussive à travers une stratégie de la provoc’ « mégaphone » : amplifier un message en attirant l’attention du soi.

« Ces petites phrases dissimulent les faiblesses de certains prétendants à la présidence »

Pour Valérie Pécresse, on a plutôt affaire à un calcul politique classique visant à ne pas se laisser déborder par ses concurrents d’extrême droite. Comme Nicolas Sarkozy en 2007, la candidate LR ambitionne de parler aux électeurs tentés par le vote extrême pour les ramener dans le giron de la droite dite républicaine. L’enjeu est devenu vital pour sa famille politique, dont on n’imagine pas qu’elle sortira indemne d’un deuxième échec au premier tour de l’élection, après la bérézina de 2017.

Quant à Éric Zemmour, son objectif est clairement de faire la promotion d’idées radicales pour les intégrer dans le champ des discours autorisés, selon le paradigme de la fenêtre dit d’Overton, un concept popularisé par la campagne de Donald Trump en 2016. Ici, la transgression est l’instrument d’une guerre culturelle dont le candidat d’extrême droite est le plus ardent défenseur.

À court terme, cette stratégie de la transgression n’est pas sans effets. Pour être entendu, il n’est pas forcément mauvais d’apparaître en rupture, dans un univers politico-médiatique qui encourage les clashs et les discours excessifs pour se distinguer. Même si on peut résumer sa campagne à sa petite phrase sur les vertus de la viande, la montée du candidat communiste dans les sondages – le PCF pourrait atteindre les 5 % au premier tour pour la première fois depuis 1995 – donne à penser que cette tactique donne quelques résultats.

Par ailleurs, un propos volontairement clivant peut déstabiliser les concurrents et les contraindre à se positionner par rapport à vos idées et non les leurs. C’était la stratégie de Nicolas Sarkozy en 2007 qui est parvenu de cette manière à imposer son agenda politique à ses concurrents. C’est aujourd’hui celle d’Éric Zemmour vis-à-vis de Marine Le Pen ou de Valérie Pécresse.

Mais cette avalanche de provocations pose par ailleurs plusieurs problèmes plus fondamentaux. Tout d’abord, ces petites phrases dissimulent les faiblesses de certains prétendants à la présidence – que ce soit le défaut de charisme, la fragilité du socle électoral ou l’excès de radicalité. L’erreur de plusieurs candidats est de penser que la provocation tient forcément lieu de conviction.

Dès lors, il n’est pas certain que cette stratégie soit payante pour gagner l’élection. Car ces formules acérées nuisent à la présidentialité des candidats et les font apparaître comme trop clivants, dans un pays obsédé par l’unité nationale, qui voit dans le président un grand rassembleur.

« Ces revirements, qui transforment les bons élèves en rebelles et les loups en agneaux, jouent sur l’amnésie des électeurs, qui ne sont pas dupes »

Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ne s’y sont pas trompés, qui font le chemin inverse et recentrent leur discours depuis quelques semaines pour booster leur crédibilité. Le candidat de la France insoumise multiplie les signes d’ouverture en direction de tous ceux qui accepteraient son programme, déclarant « qu’il ne s’est jamais senti aussi prêt à gouverner ». Et Marine Le Pen rétropédale sur la retraite à 60 ans ou déclare dans « Ouest France » qu’elle aurait rêvé d’être une héroïne de la Libération si elle pouvait remonter le temps.

Que ce soit dans un sens ou dans un autre, ces revirements, qui transforment les bons élèves en rebelles et les loups en agneaux, jouent sur l’amnésie des électeurs, qui ne sont pas dupes. Ce faisant, ils renforcent l’accusation d’insincérité des acteurs politiques, qui semblent ne plus croire en rien, et être prêts à tout pour gagner.

Alors que près d’un électeur sur deux n’est toujours pas certain d’aller voter le 10 avril, un tel petit jeu n’est pas de nature à encourager la participation au scrutin du nombre croissant de nos concitoyens fatigués de ces mises en scène…

 

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l’émission « Une semaine en France » présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

19 février 2022