Quotidienne

Peut-on être réélu sans faire campagne ?

Vincent Martigny, politiste

Emmanuel Macron, qui n'est pas encore candidat, pourrait vouloir imposer sa figure de maître des horloges pour espérer enjamber l’élection. Mais qu’en est-il du temps de confrontation entre projets, nécessaire pour se forger une opinion ?

Peut-on être réélu sans faire campagne ?

Un président peut-il prétendre être réélu sans avoir à faire campagne ? La question se pose alors qu’Emmanuel Macron ne cesse de reculer l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle. Dernier épisode en date, il annonçait le 1er février au quotidien régional La Voix du Nord vouloir attendre que les crises sanitaires et géopolitiques soient « derrière nous » avant de se lancer. Ce qui signifie, alors que l’épidémie de Covid-19 continue d’être omniprésente, qu’Emmanuel Macron pourrait théoriquement attendre le dernier jour avant le début légal de la campagne présidentielle le 7 mars pour se déclarer. Non pas qu’un doute subsiste sur ses intentions. Tout est prêt, le Conseil constitutionnel ayant validé jeudi plus de 500 parrainages reçus par le chef de l’État. Seul le principal intéressé se fait encore désirer.

La situation est assez classique dans l’histoire politique française. Pris dans la nécessité de prolonger leur mandat jusqu’à son terme pour ne pas donner l’impression de se désintéresser du pays au profit de leur ambition personnelle, les présidents sortants ont toujours joué la montre pour ne pas être candidats trop tôt. Nicolas Sarkozy avait ainsi déclaré sa candidature le 15 février 2012, deux mois avant le premier tour, Jacques Chirac avant lui le 11 février 2002. Champion de l’exercice, François Mitterrand avait choisi la date du 22 mars 1988, à peine un mois avant le premier tour, pour dévoiler ses intentions.

La stratégie retenue est ici clairement celle de l’ancien président socialiste : profiter d’une position de surplomb et imposer sa figure de maître des horloges pour espérer enjamber l’élection. Profiter au maximum des avantages offerts par la position de chef de l’État, tant sur le plan des moyens matériels que sur celui du prestige de la fonction, le tout sans voir son temps de parole décompté. D’autant qu’une telle tactique est de nature à générer ce qu’on appelle dans les séries un « cliffhanger » : un effet de surprise qui dynamise la campagne et focalise l’attention médiatique après l’annonce d’une candidature en forme de coup d’éclat.

De ce faux suspense savamment entretenu en découle un autre. Emmanuel Macron laisse planer le doute sur sa participation à des débats contradictoires avec ses concurrents avant le premier tour, le 10 avril. Cela signifie qu’au-delà des meetings – s’ils sont maintenus en période de Covid – le chef de l’État ne débattrait en principe qu’avec le mieux placé de ses compétiteurs lors du débat rituel de l’entre-deux-tours – s’il est lui-même qualifié, bien entendu. En effet, quels avantages à consentir à un débat avec une quinzaine d’opposants, et surtout, comment organiser une telle confrontation ? Les proches du président sont réticents, et ont beau jeu de rappeler qu’aucun de ses prédécesseurs ne s’était plié à un tel exercice dans l’histoire de la Cinquième.

Raccourcir la campagne se fait nécessairement au détriment de la qualité du débat démocratique

On tirera deux enseignements de cette situation.

Le premier tient à la question du respect de la temporalité démocratique. Pour que les Français puissent se prononcer sur le nom de leur premier magistrat, ils ne sauraient être privés de ce temps de confrontation entre projets. Raccourcir la campagne se fait nécessairement au détriment de la qualité du débat démocratique, et de telles manœuvres nuisent à l’image du chef de l’État, gardien de nos institutions et défenseur autoproclamé de la confrontation démocratique.

Le second est institutionnel : il nous dit la faiblesse des contraintes qui pèsent sur le président dans la Cinquième République, surtout si on les compare avec d’autres systèmes présidentiels. Aux États-Unis, Donald Trump a dû débattre deux fois avec son concurrent Joe Biden – une troisième rencontre a été annulée pour cause de Covid – et ces échanges, suivis par des dizaines de millions de téléspectateurs, ont été des sources de mobilisation majeures pour chacun des candidats. Au Brésil, autre système présidentiel, l’organisation de débats contradictoires avant le premier tour est également la règle, même si celle-ci n’est pas toujours respectée.

En France, on considère traditionnellement que cette étape n’est pas obligatoire, la vie politique s’organisant plutôt autour des meetings, chacun dans son couloir à parler avec ses partisans. Ce qui illustre en creux le fait que la culture politique et institutionnelle nationale n’encourage pas, c’est peu de le dire, la délibération et l’échange contradictoire.

Sauf que les choses changent. Depuis l’instauration des primaires citoyennes, à gauche comme à droite, les Français se sont habitués à voir des candidats confronter leurs projets dans des débats télévisés. Et il est fascinant de constater que cette norme délibérative s’est très rapidement installée, comme en témoignent les réactions outrées des leaders de l’opposition qui accusent le président de refuser le jeu de la démocratie.

Ce refus de la confrontation, qui faisait hier partie du fonctionnement normal des institutions, est aujourd’hui devenu une anomalie. Alors que tant de Français considèrent que la démocratie ne fonctionne pas bien dans notre pays, on mesure par cet exemple le décalage entre les institutions et les demandes démocratiques des citoyens. Pour combler ce gouffre, il y aurait dès lors tout lieu de souhaiter que l’entrée en campagne du président sortant soit mieux définie et encadrée par la loi. Et que soit ainsi garanti un débat à la hauteur des enjeux qui nous attendent.

Chaque vendredi à 18 h 40, retrouvez Vincent Martigny dans l'émission "Une semaine en France" présentée par Claire Servajean de 18 à 19 heures sur France Inter. En partenariat avec le 1.

05 février 2022